CORDELIA , LE COMTE DE
el LE MEDECIN.
O inconcevable inconstance de la femme , qui passe, plus vite que l'éclair, d'un extrême à l'autre ! un complot tramé contre les jours de son vertueux époux . pour lui substituer mon frère ! O exécrable émissaire de deux impudiques assassins, je veux te traîner sur le sable. — Quand il en sera temps , j'étonnerai de cette odieuse lettre les yeux du duc dont on machine la perte. Il lui importe que je puisse lui apprendre à la ibis et ton message et ta mort,
(Bdj.r wrt, emportent l« corpt.) LE COMTE DE GLOCESTER.
Le roi a perdu sa raison : oh ! combien la mienne est opiniâtre! Elle est toujours entière, et je ne perds pas un seul sentiment des maux qui m'accablent! Je serais bien plus heureux d'avoir l'esprit aUéné : mes pensées seraient séparées de mes chagrins. Quand l'imagination est troublée, l'homme perd la connaissance de lui-même et le sentiment de ses maux.
(Rentre Edgar.)
EDGAR
Donnez-moi votre main; il me semble entendre au loin battre le tambour. — Venez, mon père ; vous aurez avec vous un ami.
(Il» ««.rtcnl.;
O loi , mon bon Kent ! comment pourrai-je vivre assez long-temps pour reconnaître toutes tes bontés? La vie est trop courte, et chaque instant qui passe est perdu pour ma reconnaissance.
LE COMTE DE KENT
Madame, j'en suis payé avec usure par cet aveu que vous daignez faire. L'exacte vérité a dicté tous mes récits : je n'ai rien omis , ni rien exagère.
CORDELIA
Prenez des habits plus décens ; les médians vêtemens que vous portez me rappellent sans cesse ces jours d'opprobre et de calamité : je vous prie, quittez-les.
LE COMTE DE KENT
Pardonnez , madame ; je serais reconnu , et arrêté dans le cours de mes desseins.— Je vous demande pour grâce de me méconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous jugions à propos de révéler qui je sois.
Qu'il en soit donc ainsi, mon bon ( An «Atocia.) Comment se porte le roi?
LE MEDECIN
Madame , il repose encore.
il**
CORDELIA
Dieux bienfaisans , réparez cette grande plaie dans sa raison blessée ; rétablissez l'harmonie et le
fance.
LE MÉDECIN
Votre altesse permet-elle qu'on réveille le roi I Il y a long-temps qu'il repose.
CORDELIA
Suivez ce que vous prescrit votre art, et faites ce que vous croyez à propos de faire. — Est-il habillé?
(On .pporfl«rd.n.»nb^ )
m le ROI
LE GENTILHOMME
Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond , nous l'avons revêtu d'habits neufs.
LE MEDECIN
Madame, soyez auprès de lui quand nous l'éveillerons : je compte sur sa tranquillité.
CORDELIA
Très bien.
LE MÉDECIN
Approchez, s'il vous plaît. — Plus fort, la musique (1).
CORDELIA
O mon cher père ! Puisse la santé faire découler son baume de mes lèvres, et que ce baiser, ô mon père! réparc le trouble et le désordre affreux dont mes deux sœurs ont affligé ta personne sacrée!
LE COMTE DE KENT
Tendre et bienfaisante princesse !
CORDELIA
Quand vous n'auriez pas été leur père, ces cheveux blancs n'auraient- ils pas dû exciter leur pitié? Ce visage respectable était-il fait pour être exposé à la fureur des vents, sous les coups effrayans du tonnerre , dans les feux rapides et croisés de ces terribles éclairs? Étais-tu fait pour passer la nuit la tête nue et sans abri, dans l'abandon et le désespoir ? Oui , le chien de mon ennemi, quand il m'eût atteinte de sa dent meurtrière , aurait été placé de mes mains auprès de mon foyer. Et toi, mon pauvre père, tu devais être réduit à n'avoir d'autre lit que de la paille impure, d'autre asile que le repaire des animaux les plus immondes! — Hélas! c'est un miracle que tu n'aies pas perdu à la fois et la raison et la vie. — Ah ! il s'éveille ; parlez-lui.
LE MÉDECIN
Madame, il vaut mieux que ce soit vous.
CORDELtA.
Comment se trouve mon auguste souverain? Comment se porte votre altesse ?
LEAR
Que vous êtes cruels de m'arracher du tombeau ! — Toi , tu es un ange dans le sein du bonheur; mais moi , je suis attaché sur une roue de feu : mes larmes brûlantes sont du plomb fondu sur mes mues.
lij Les deux répliques ont été passées par Lelourneur.
LEAR
CORDELIA
Me reconnaissez- vous, seigneur!
LEAR
Vous êtes un esprit , je le sais ; quand êles-vous décédée ?
CORDELIA
Encore, encore de l'égarement !
LE MÉDECIN
. A peine il s'éveille ; laissons-le en paix un instant.
LEAR
Où ai-je été ? Où suis-je? — Je revois la belle lumière. Oui, c'est la clarté du jour. — Je suis étrangement abusé ! Je mourrais de pitié , si je voyais un autre homme dans l'état où je suis. — Je ne sais ce que je puis affirmer! — Je n'ose jurer que ce sont là mes mains. — Voyons, je sens cette épingle me piquer. — Je la sens. — Je voudrais bien être certain de mon état.
CORDELIA
Oh! regardez-moi , seigneur ; étendez sur moi votre main pour me bénir. — Eh ! non, seigneur; ce n'est pas à vous à vous mettre à genoux.
LEAR
Oh ! je vous prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre et faible vieillard ; j'ai passé mes quatre-vingts ans , et pour parler sincèrement , je crains de ne pas jouir tout à fait de mon bon sens. — Il me semble que je vous connais, — et que je connais cet homme. — Cependant je doute. — Car en bonne foi, je ne sais où je suis, et toute ma mémoire ne peut se rappeler d'où viennent ces vêtemens ; j'ignore en quel heu même j'ai logé la nuit dernière. — Oh ! ne riez point de moi ; car, comme il est vrai que je suis homme, je prends cette dame pour ma fille Cordelia.
CORDELIA
C'est moi ! Je suis Cordelia.
LEAR
Vos larmes mouillent-elles ? Oui , en vérité. — Ah ! je vous prie , ne pleurez pas. Si vous avez dn poison préparé pour moi, je l'avalerai. Je sais bien que vous ne m'aimez pas; car vos sœurs, autant que je me !e rappelle , ont été cruelles envers moi. Vous avez sujet de me haïr, vous ! Elles n'en avaient aucun.
CORDELIA
Aucun , aucun.
Suis-je en France?