ACTE r
CÉLIE
Oh ! ma chère , je t'en prie , fus de l'amour on amusement; mais ne te passionne sérieusement pour aucun homme, et ne f engage pas si avant dans cet amusement , que tu ne puisses t'en retirer innocente et pure sans avoir à roogir.
ROSALINDE
Eh bien! a quoi donc nous amuserons-nous?
CELLE
Asseyons-nous et moquons-nous de cette bette ménagère, dame Fortune, et de sa roue (1), et faisons-lui observer, a l'avenir, plus de justice dans le partage de ses dons.
ROSALINDE
Je voudrais que cela fût en notre pouvoir; car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la bonne aveugle dame fait de grandes méprises dans les dons qu'elle distribue aux femmes.
CELTE
Oh ! cela est bien vrai ; car à celles à qui elle accorde la beauté , rarement elle donne aussi la vertu; et celles qu'elle fait vertueuses, elle les partage ordinairement très mal en attraits.
Mais, cousine, tu te trompes : tu donnes à la fortune ce qui n'appartient qu'à la nature. La fortune est la souveraine des dons de ce monde; mais elle ne peut rien sur les traits naturels.
CÉLIE
Je me trompe , dis-tu, chère Rosalinde? Quoi ! lorsque la nature a formé une belle créature , la fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans la flamme? Et tu vois aussi que, si la nature nous a donné de l'esprit pour railler la fortune , cette même fortune envoie cet imbécile pour nous interrompre dans l'entretien qui nous amuse.
ROSALINDE
En vérité , la fortune joue là un trop vilain tour à la nature, en nous envoyant cet imbécile-né interrompre l'entretien dont notre esprit s'amusait.
CELIE
Ce rustre nous aiguisera l'esprit (2) ; car tou-
(1) L'on verra encore plus loin , dans sintoitu ei Géopâtre, que Shakspeare donnait un rouet à la Fortune . et qu'il en faisait une Ménagère.
(2) Célie et Rosalinde Jouent sur le mot Toucktlow , qui signifie pierre à aiguittr.