ACTE II, SCENE IV
Je m'embarrasserais fort peu de mes esprits, si mes jambes ne l'étaient pas.
ROSALINDE
Si je me Uvraisaudécoaragementde mon cœur, je courrais risque de déshonorer I'babit d'homme que je porte, et de pleurer comme une femme; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus libre ; c'est au pourpoint à montrer l'exemple du courage à la jupe : ainsi courage donc, chère Aliéna.
CEUE.
De grâce , compatis à ma faiblesse ; je ne saurais aller plus loin.
TOCCHSTONE.
Pour moi, j'aime mieux m'arréter avec tous, que de vous porter ; je ne porterais cependant pas de croix (1) en vous portant , car je ne crois pas que vous ayez d'argent dans votre bourse.
Enfin voilà donc la forêt des Ardennes !
TOCCHSTONE.
Oui, me voilà dans l'Ardenne, et je trouve que je n'en suis que plus sot; quand j'étais dans ma maison, j'étais bien heureux ; mais il faut que les voyageurs apprennent à être contens de tout.
ROSALINDE
Oui, tâche d'être content, cher Touchstone; mais qui vient ici? un jeune homme et un vieillard , en conversation sérieuse !
( Entrent Corin et SjMm.) CORJN.
Cest précisément là le moyen de vous faire toujours mépriser d'elle.
SYLVITJ8.
O Corin ; si tu savais combien je l'aime t CORIN.
Je le devine en partie ; car j'ai aimé jadis.
SYLVICS.
Non , Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais été le plus tendre des amans qui ait jamais soupiré sur son oreiller dans le fond des nuits. Mais si jamais ton amour fut égal au mien (et je suis sûr qu aucun homme n'aima jamais comme j'aime),
(1) Espèce de monnaie marquée d'une croix , et sur Usuelle Shakspcare («it souvent des pointes.
combien * pas fait •
CORIN.
Plus de mille, que j'ai oubliées.
SYLVIUS
Oh ! tu n'as donc jamais aimé d'un cœur aussi tendre que moi : si tu ne te rappelles pas jusqu'à I la plus petite folie que l'amour t'a fait faire, tu j n'as pas aimé : si tu ne t'es pas assis comme je le suis maintenant , et que tu n'aies pas ensuite fatigué tes auditeurs des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas aimé ; si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie, comme ma passion me fait quitter la tienne en ce moment , tu n'as pas aimé. OPhébél PhébéîPhébé!
(SylriM *on.;
ROSALINDE
Hélas , pauvre berger! en te voyant sonder ta blessure, un cruel hasard m'a fait sentir la mienne.
TOUCHSTONE.
Et moi la mienne. Je me souviens que, lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une pierre, que je rencontrai dans la nuit, en lui disant : « Voilà pour l'apprendre à rendre des visites nocturnes à Jane Smile; » et je me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que ses jolies mains gercées avaient coutume de traire ; et je me souviens encore qu'au lieu d'elle je courtisai des cosses de pois; que je pris deux de ces cosses que je lui présentai , en lui disant, les yeux noyés de larmes : « Portes ceci pour l'amour de moi. » Nous autres vrais amans, nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais si tout, dans la nature, est mortel, tout être aussi, dans la nature, qui est en amour, est mortellement fou.
Tu dis des choses sensées sans y prendre garde. TOCCHSTONE.
Vraiment ! jamais je ne prendrai garde à mon esprit que lorsque je me serai cassé les os des jambes contre lui.
ROSALINDE
O Jupiter ! Jupiter ! la passion de ce berger ressemble bien à la i
COMME VOUS L'AIMEZ
ROSALTNDE.
Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté, je le prierais d'acheter la cabane , les pâturages et le troupeau , et nous te donnerions dé quoi payer le tout pour nous.
CÉLIE
Et nous augmenterions tes ga^es. J'aime ces lieux, et j'y passerais volontiers ma vie.
COMN.
Le tout est certainement à vendre. Tenez avec moi ; si , sur ce qu'on vous en dira , vous aimez le sol , si le revenu vous satisfait , et que ce genre de vie vous plaise , j'achèterai aussitôt le tout avec votre or, et je serai votre fidèle fermier.
(Ib KHU.I.)
Qu'un de vous, de grâce , demande à cet homme-là s'il voudrait nous donner quelque nourriture pour de l'or. Je suis d'une faiblesse à mourir.
TOUCBSTONE.
Holà, vous, paysan!
ROSAUNDE.
Tais-toi, sot; a n'est pas ton parent