ÉM1L1A
Quel mouchoir? celui-ci, premier don que fit le More à Desdemona, et que vous m'avez tant de fois recommandé de vous procurer.
JAGO
Avez- vous su le lui enlever enfin?
ÉMIUA.
Non ; mais par inadvertance elle l'a laissé tomber, et moi, qui heureusement me suis trouvée ici sur ses pas, je viens de m'en saisir; regardez, le voilà.
JAGO
O l'excellente femme ! Donnez , donnez.
EMILIA
Quel usage en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de le détourner adroitement?
JAGO
Quoi ? que vous importe ?
( II lai arrache le mouchoir.)
Si ce n'est pas pour quelque dessein qui vous intéresse, rendez -le- moi. Ma pauvre maîtresse! elle va se désespérer quand elle ne le trouvera plus !
JAGO
Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. Je le destine à quelque usage. Allez, laissez-moi. — f&raiiia tort.) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, aûn qu'il l'y trouve luimême. Des bagatelles légères comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes que les preuves des livres sacrés. Ceci peut produire quelque effet ; déjà le More ressent l'atteinte des poisons que j'ai glissés dans son sein : ils sont de la nature des poisons ces soupçons funestes! comme eux, à peine font-ils d'abord une impression légère ; mais bientôt, pour peu qu'ils agissent sur l'ame, ils y allument l'incendie, comme le soufre dans la mine. Cela sera... Je l'ai dii... (Entre Olbfllo.)
Le voilà ; il s'avance. Va, ni l'opium , ni la mandragore, ni toutes les potions assoupissantes de l'univers ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu goûtas hier pour la dernière fois.
OTHELLO
Ah, femme perfide! Pour moi! pour moi!
JAGO
Quoi, encore, général? Plus de ces vaines idées.
OTHELLO
Va-t-cn; fuis; tu m'as attaché sur la roue ! Je jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en avoir le moindre soupçon.
JAGO
Comment, monseigneur?
OTHELLO
Quel sentiment avais-jc des heures qu'elle m'a volées pour le crime? aucun. Je ne l'ai point vu, je n'y ai point songé ; je n'en ai ressenti aucun mal ; j'ai reposé en paix la nuit dernière ; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie ; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio sur ses lèvres. Tant qu'on ignore un vol qui n'ôte rien à notre jouissance , c'est n'avoir en effet rien perdu.
JAGO
Je suis fâché d'entendre ce discours.
OTHELLO
Quand toute l'armée aurait partagé mon bonheur, si je n'en avais rien su, je restais heureux. Oh ! maintenant adieu pour jamais le repos de mon ame; adieu contentement! Adieu rangées de panaches flottans, et toi, guerre hautaine, qui érigeas l'ambition en vertu : oh! adieu pour toujours! Je ne vous entendrai plus, coursiers hennissans; trompette éclatante ; fifre (1) perçant, signal d'ef-
(1) Du temps de Shakspcarc le fifre était employé a la guerre par les Anglais : ils cessèrent ensuite d'en faire usage jusqu'à l'avant-dernière guerre que leurs troupes ont repris cet instrument. C'est une opinion commune que leurs soldats l'empruntèrent des montagnards, a la dernière révolte. La première fois qu'ils en firent usage, ce fut par l'ordre du duc de Cumberlaud , qui le fit prendre aux gardes anglaises au camp de Maestricbt , en 1647 . d'où il passa bientôt dans tous les régimens d'infanterie. Cet instrument , avec le tambour qui l'accompagne, est de la plus haute antiquité dans les armées de l'Europe et surtout de la Germanie. Dans un curieux tableau fait en 1525, qu'on voit a Oxford dans le Musée Asbtnoléen, représentant le siège de Pavie par François I«, qui y fut fait prisonnier . on voit des fifres et des tambours. Le tambour et le 6fre étaient employés dans les processions, les fêtes et les cérémonies publiques. Gérard Lcigh, qui écrivait en 1576 sur les armoiries , y