‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 481 sur 689 · ACTE IV, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III

ni»

elle est sûrement d'un style plein de colère et de ressentiment. Pardonnez-moi , je tous prie ; car je ne suis, dans cette affaire , qu'un messager très innocent.

ROSALINDE lb.u.

La patience elle-même tressaillirait à cette lecture, et ferait de ceci une querelle d'honneur; si on souffre cela , il faudra tout souffrir. Elle dit que je ne suis pas beau , que je manque aux usages du monde, que je suis ûcr, et qu'elle ue pourrait m'aimer, les hommes fussent-Us aussi rares que le phénix. Par les élémens ! son amour n'est pas le lièvre que je cours. Pourquoi m'écriraitelle sur ce ton-là T Allons, berger, allons, cette lettre est de votre invention.

SYLVIUS

Non , je vous proteste que je n'en sais pas le contenu ; c'est Phébé qui l'a écrite.

ROSALINDE

Allons, allons, vous êtes un sol à qui un excès d'amour fait perdre la tête. J'ai vu sa main ; elle a une main de cuir, une main couleur de pierre de taille ; j'ai vraiment cru qu'elle avait mis ses vieux gants, mais c'étaient ses mains. Elle a la main d'unefemme de ménage; mais n'importe , je dis qu'elle n'inventa jamais celle lettre ; cette lettre est de l'inveniion cl de l'écriture d'un

SYLVIUS

Elle est certainement d'elle.

ROSALINDE

Quoi ! c'est un style emporté cl sanglant , un style de cartel , bon pour des querelleurs. Quoi ! elle me défie, comme un Turc délierait un chrétien? Non , non , cette invention de centaure féroce , ni ces mots éthiopiens, plus noirs encore dans leur effet que dans leur apparence , ne peuvent partir du cerveau doux et faible d'une femme. Voulez- vous que je vous la lise, cette lettre?

SYLVIUS

Oui, s'il vous plaît; car je ne l'ai pas encore entendu lire; mais je ne connais que trop d'exemples de la cruauté de Phébé.

ROSALINDE

Elle me phcùéise. Remarquez le style dont écrit, ce tyran femelle. (Eiie u.)

Serais-tu un dieu changé en berger , Toi qui as ura|i> le cœur d'une Jeune ttUc t

Lue femme dirail-ellc de pareUlcs injures?

Tour i.

Appelez- vous Cela des injures?

ROSALINDE, continuel dt lire.

Pourquoi , te dépouillant de ta divinité. Fais-tu ta guerre au cœur d'une femme?

A vcz-vous jamais entendu de pareilles invectives!

Jusqu'ici les feux qui m'ont parlé d*< N'ont jamais pu me faire aucun mal.

Elle veut dire que je suis une béle.

Si les dédains de tes yeux brillant Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sete, Hélas .' quel serait donc leur étrange eCTel sur moi , S'ils me faisaient sentir l'impression d'un regard doux et tendre I

Lors même que tu me grondais , je t'aimai) : A quel point scrais-j? donc emue de les prières ! Celui qui te porte cet aveu dn r Ne sait pas que je sens Uni i" Sers-toi de lui pour m'ouvrir loi Si ta jeunesse et la bonté native veulent accepter de moi

l'offre d'un cœur lidélc , Kl tout ce qui est en ma puissance ; Ou biwi envoie-moi par lui le refus de mon amour , El alors jo ne chercherai phts qu'a mourir.

SYLVIfS.

Appelez-vous cela des durclés?

CÉLIE

Hélas! pauvre berger !

ROSALINDE

Le plaignez-vous? Non; il ne mérite aucune pitié. — Veux-tu donc aimer une pareille femme? Quoi ! pour faire de toi un instrument passif, objet de sa perfidie et de ses traits railleurs? Cela n'est pas tolérable. Eh bien ! va donc la joindre , car je vois que l'amour a fait de toi un reptile apprivoisé, et dis-lui de ma part que, si elle m'aime, je la charge de t'aimer; que , si elle ne veut pas t'aimer, je ne veux point d'elle, à moins que tu ne me supplies pour elle. Si tu es un véritable amant , pars, et ne réplique pas un mot; car voici de la compagnie qui vient.

(Entre Olivier.) OLIVIER.

Bonjour, belles personnes; sauriez- vous, je vous prie, dans quel endroit de cette forât est située la cabane de berger qui est entourée d'oliviers!

CÉLIE

Au couchant du lieu où nous sommes, au bas de la vallée que vous voyez. Laissez à droite celte rangée d'oliviers qui csl auprès du ruisseau dont

(StIvius sort.)

COMME VOLS L'AIMEZ

vous entendez le doux murmure, et vous arriverez droit à la cabane que vous demandez. Mais en ce moment la maison se garde elle - même ; vous n'y trouverez personne.

OLIVIER

Si ma vue peut s'aider du témoignage de la voix , je devrais vous reconnaître sur la description que l'on m'a faite... Mêmes babiliemens... et même âge... Le jeune homme est blond, il a les traits délicats d'une femme , et il se donne pour une sœur d'un Age mûr ; mais c'est une fille d'une petite stature, et plus brune que son frère. N'êtesvous point le propriétaire de la maison qui fait l'objet de mes recherches?

CÉLIR.

Puisque vous nous le demandez , il n'y a pas de vanité à dire qu'elle nous appartient, ou vi En.

Orlando m'a chargé de vous saluer tons deux de sa part, et il envoie ce voile ensanglanté à ce jeune homme qu'il appelle sa Rosalinde : est-ce vous?

ROSALINDE

Oui , c'est moi : que devons-nous conjecturer i de ceci?

OLIVIER

Quelque chose à ma honte, si vous vonlezque je vous dise qui je suis, et comment , et pourquoi , et où ce voile a été ensanglanté.

ROSALINDE

Dites-nous tout cela, je vous prie.

OLIVIER

La dernière fois que le jeune Orlando vous a quittées, il vous a promis de vous rejoindre dans une heure. Comme il allait à travers la forêt, roulant dans son esprit mille idées, tantôt riantes et tantôt fâcheuses, voici ce qui arriva : Il jette ses regards de coté, et remarquez ce qui se présente à sa vue. Sous un chêne , dont l'âge avait couvert les rameaux d'une mousse épaisse, et dont la tête était chauve et sèche de vieillesse, un malheureux mortel , couvert de haillons , enveloppé d'une longue chevelure, dormait couché sur le dos; un serpent vert et doré s'était entortillé autour de son cou, et, avançant sa tête active et menaçante, il s'approchait de la bouche ouverte de l'homme, quand tout à coup apercevant Orlando, il se dégage et se glisse en replis tortueux à travers un buisson, à l'ombre duquel une lionne, les mamelles toutes sèches et épuisées de lait , repo-

sait sa tête sur la terre, épiant d'un œil étinerlani le moment où l'homme endormi ferait on mouvement ; car tel est le généreux naturel de ce roi des animaux , qu'il dédaigne toute proie qui hu semble morte. A sa vue, Orlando s'est approché de l'homme , et il a reconnu son frère , son frère aîné !

CÉLIE

Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce frère ; et il le peignait comme le frère le plus dénaturé qui jamais ait vécu parmi les hommes.

OLIVIER

Et il avait bien raison ; car je le sais, moi, combien il était dénaturé.

ROSALTNDE.

Mais revenons à Orlando. — L'a-t-il laissé dan* ce péril, en proie à la lionne pressée par la foim et le besoin de ses petits ?

ouvrER.

Deux fois il a reculé et tourné le dos poar se retirer ; mais la tendresse et la nature, plus fortes que la vengeance et que son juste ressentiment, lui ont fait livrer combat à la lionne, qui bientôt | est tombée devant lui ; et c'est au bruit de crt i assaut terrible que je me suis réveillé de mon dangereux sommeil.

CÉLIE

f ies- vous son frère?

ROSALINDE

Est-ce vous qu'il a sauvé ?

CÉUE.

Est-ce bien vous qui aviez tant de fois comploté de le faire périr?

OLIVIER

C'était moi; mais ce n'est plus moi. Je ne rougis point de vous avouer ce que je fus, depuis que mon cœur changé me fait trouver tant de j douceur à être ce que je suis à présent.

ROSALINDE

Mais... et le voile sanglant?

OLIVIER

Tout à l'heure. Après que nos larmes de tendresse eurent coulé sur le récit mutuel de nos aventures, depuisla première jusqu'à la dernière, et que j'eus dit quel hasard avait guidé mes pas dans cette forêt déserte... — Four abréger, il nie conduisit au noble duc, qui me donna des habits et des rafralchissemens , et me recommanda anx soins de la tendresse fraternelle. Mon frère auv

Page 1