CHAPITRE VI
Dans Richard III (1593)Shakspeare montre «ne puissance de création terrible, que, à l'exception de la scène de mort du cardinal Beaofort dans la seconde partie de Henri V I, il n'a tait jamais déployée auparavant. Cette tragédie fait époque dans l'histoire de notre poète et dans ceHe de la poésie dramatique. Dans ses drames précédens , il montrait plutôt la souplesse que la force nerveuse de son génie ; mais, dans la ruse subtile, le courage supérieur, l'orgueil plein de hauteur, l'ambition élevée, l'ame sans remords de Richard 111 , et dans l'ensemble de la sublime dépravation de son caractère, il nous rappelle l'éloge donné par Fuseli à Michel-Ange, qui . dit-il , aurait imprimé le sceau du sublime sur la bosse d'un nain. Ce portrait dn crime humain était si complet , que Milton , à la recherche d'un héros criminel , fut obligé de descendre aux régions inférieures.
Il appartient à notre curiosité historique, plutôt que dramatique, de nous enquérir si Shakspeare est d'accord avec les faits de l'histoire en peignant Richard 111 sous des couleurs aussi sombres. Tout le monde sait peut-être que la vieille comtesse de Desmond attestait que Richard III était un bel homme et ne le cédait eq bonne tournure qu'à son frère Edward , dans la salle de bal oà elle dansait avec le premier. Sa déclaration prouve certainement qu'il ne pouvait pas être notoirement un homme difforme; mais cependant il est, je crois, prouvé qu'il avait une épaule plus haute que l'autre, défaut que (si d'ailleurs Richard avait bonne mine, comme c'est probable) il avait, peut-être, bien dissimulé par sa toilette; et aux yeux d'une jeune fille de dix-neuf ou vingt ans il pouvait aisément passer pour un bel homme. Quant à son véri-
table caractère moral , Je ne sais qu'en dire ; les Doutes d'Horace Walpole sont eux-mêmes sujets aux doutes. Je me souviens d'avoir été à Drury-Lane, lorsque Kean jouait Richard III, et d'avoir eu le bonheur d'être dans la même loge que madame de Staël et Sir James Mackintosh. Sir James nous fit un long discours sur les traditions , souverainement absurdes, relatives aux crimes et aux cruautés de Richard III. Jl était à cette époque complètement partisan des doutes d'Horace Walpole ; mais lorsque l'Histoire d'Angleterre de Sir James Macintosh parut, j'y regardai en vain pour y trouver une nouvelle assertion du même scepticisme relativement à la culpabilité de Richard III ; au contraire, il semble l'avouer. Quant à moi , je pense que Richard fut maltraité d'une manière infâme, après sa mort, par les partisans de la maison de Lancastre et ensuite par ceux de la maison de Tudor. Je ne pense pas non plus qu'il fût bossu ; cependant je ne suis pas sans soupçon sur la parfaite égalité de ses épaules et sur la parfaite moralité de sa conduite.
Le goût détestable du public négligea, pendant plusieurs années , ce drame sublime. Du temps de Bettcrton , tous les moyens de ce grand acteur ne purent donner la popularité de la scène à Richard III. Enfin Cibbcr le remit au théâtre, tout rapiécé, contenant une portion de la pièce originale, mais mêlée avec des morceaux d'autres drames de Shakspeare, et (chose singulière!) alongéepar Cibbcr luimême. Cependant, avec tout cet accoutrement , l'édition de Richard III, due àCibber, resta en possession du théâtre pendant cent vingt ans. En 1741, quand Garrick vint à Goodman 's Fields, son débit de ce vers : OJJ vuith his head ! so much for Buckinghatn! (coupez-lui la tète ! voilà pour Ruckingham t)
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REMARQUES
fut accueilli par an tonnerre d applaudissemens, et ces mots mirent le premier sceau à la réputation deGarrick. Néanmoins, ce vers n'était point de Shakspeare, mais de Cibber.
Je n'ai pas devant les yeux le malheureux arrangement de /UcAarrf/JTpourlascèneopéré par Cibber, mais bien celui de John Kemble, et je crains que Kemble ait peu fait pour rétablir l'original; bien plus, il est certain qu'il ne fit rien de matériel. Le mélange ap~pelé Richard III, comme on le jouait encore naguère sur notre théâtre, commence par nous montrer Richard III poignardant Henri VI de sa propre main. Cela pouvait assez bien convenir à la troisième partie de Henri VI ; mais 0 n'y avait aucune raison de le placer dans la tragédie de Richard III. L'objet de Shakspeare dans cette dernière pièce était de produire par le personnage de Richard une impression de terreur et non de dégoût; en conséquence, le poète ne montre sur la scène aucun des meurtres dont Richard est l'auteur, excepté celui de Clarence, et la culpabilité antérieure de celui-ci adoucit la peine que nous fait éprouver sa destinée, quoiqu'elle excite notre pitié. Le songe de Clarence, morceau de poésie que Charles Fox comparait avec raison à la scène de mort de l'AJceste d'Euripide, est omis dans l'édition de ce drame donnée par Kemble. L'on se plaignait que la pièce était trop longue, et le remède auquel on eut recours fut d'y ajouter des interpolations (1}.
Le Marchand deVenUe (en 1594) fut un grand pas de la marche de Shakspeare dans le drame. Ici, comme dans Richard III, nous voyons le géant dans ses bottes de sept lieues; et il est maintenant parvenu à la maturité de l'art et de la force, dont on doit attendre de plus grands miracles encore.
Depuis la restauration de Charles 11, le
Marchand de Venise a été l'une des pièces
les plus populaires du théâtre anglais, et le
(1) Je ne dois pas oublier de mentionner les obligations que nous arans k M. Macready, pour arotr rétabli cette pièce au théâtre dam son état primitif.
rôle de Shylock a été l'ambition de ses plus grands acteurs. Dans le portrait du Juif, il n'y a pas la grandeur tragique de Richard 111; mais il y a la même force d ame et la même subtilité d'intelligence, bien qu'elle soit moins égoïste. Quant au courage, je donnerais la palme a Shylock, car c'était un homme persécuté et le champion d'une race opprimée; mais ce n'était pas un hypocrite comme Richard. Dans le fait, Shakspeare, pendant qu'il se prête aux préjugés des chrétiens contre les juifs , trace un portrait si philosophique du caractère énergique de ce peuple qu'il reporte le blâme des fautes de ce caractère à l'injustice du monde chrétien, tas argumens de Shylock sont plus logiques que ceux de ses adversaires, et ceux-ci n'en viennent à bout que par un sophisme légal. Mais c'est tin usurier, et il vit de l'intérêt de l'argent qu'il prête ; et qu'est-ce qui l'a forcé à Yivre de cette industrie, sinon la persécution des chrétiens? Mais il est, aussi, inhumain et vindicatif. Pourquoi? Parce qu'on l'a appelé chien et que l'on a craché sur sa souquenille. Les chrétiens ont déchargé leur rhume sur lui, à son tour il a voulu décharger sa vengeance sur eux. Tout ceci est naturel, et Shylock ne présente rien qui ne le soit. Sa fille Jesstca est un portrait fort fidèle d'une jeune femme encline à l'amour, qui trahit l'ardeur orientale en même temps que le caractère rusé de sa race. Mais il ne faut pas la prendre pour un véritable modèle de la fille juive, car chez aucun peuple les nœuds de la vie domestique ne sont regardés comme plus sacrés que chez les Hébreux. Hazlitt blâme la scène des coffres, sans donner de raison à son opinion : je ne suis donc pas forcé de le combattre, en l'absence d'argumens de sa part ; mais je me bornerai à dire que j'aime la pompe de la cour faite h Portia, a l'arrivée du prince de Maroc, lorsqu'il jure par son cimeterre :
Thaï von three fields oT sultan Solfman. Qu'il a gagne trois batailles sur le sullan Soliman [t\
(1) Tht Merchant of Veniet, act. h , se i , y. 27 .
SLR LA V1K ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE
Rappelons-nous que nous sommes ici dans le drame romanesque.
Dans toute l'étendue de la pièce, il y a un Oax d'incidens et de langage richement imaginé qui nous porte par un intérêt toujours croissant au nœud de la pièce dans la scène du jugement, qui elle-même est un drame. La cependant Shakspeare ne nous abandonne pas comme l'eût (ait un écrirain vulgaire. Au
contraire il prolonge la voluptueuse sympathie que nous éprouvons pour l'union de deux heureux caractères, par une petite plaisanterie au sujet des bagues , et par une sérénade au clair de la lune. Nos imaginations quittent la pièce, flattées et charmées , et nous emportons plus d'idées de charité appliquées aux juifs, que Shakspeare ne s'était hasardé à en insinuer.