ACTE II, SCÈNE III
(A«ron »ort.)
chasteté , et lavent leurs mains dans le sang de son «poux. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je vous prie , et donnez au roi ce rouleau chargé d'un complot sinistre. — Ne me faites point de questions en ce moment : nous sommes espionnés. Je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie ; Us ne songent guère à la destruction de leur vie.
TAMORA
Ah ! mon cher More , plus cher pour moi que la vie même !
AARON
Pas un mot de plus , grande impératrice ; Bassianus vient : suscitez une querelle avec lui , et j'amènerai vos en fans pour soutenir votre parti , quelle que soit votre dispute.
(Entrent Banianos et Latinii/) BASSIANU5.
Qui rencontrons-nous ici ? Est-ce la souveraine impératrice de Rome, séparée de son brillant cortège? Est-ce Diane, vêtue comme elle , qui aurait quitté ses bois sacrés , pour venir jouir dans cette forêt du spectacle de la chasse?
TAMORA
Espion insolent de nos secrètes promenades, si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front serait à l'instant surmonté du bois honteux qui sortit à sa voix du front d'Actéon , et les chiens donneraient la chasse à les membres métamorphosés : je te punirais de ton importune et indiscrète audace.
LAVINIA
Avec votre permission, aimable impératrice, on vous croit libérale de ces sortes de dons; et l'on pourrait soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés pour en faire de nouveaux essais. Que Jupiter préserve aujourd'hui votre époux des poursuites de la meute! Il serait malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.
BASSIANL'S.
Croyez-moi, reine : votre noir Cimmérien (1) donne à votre honneur la teinte de sa couleur odieuse ; il le rend comme elle, souillé, délesté et abominable. Pourquoi étesr-vous ici séparée de
(1) I.e More est appelé Cimmérien, à cause do l'affinité qu'il y a entre le noir et les ténèbres. Le pays do cette nation scylhc était toujours couvert d'un ciel nébuleux, et environné d'épaisses forêt» : de là dmmeria
Gbav.
toute votre suite ; démontée de votre beau cour- ( sicr, blanc comme la neige , et errante dans ce dé- ; sert pour des desseins clandestins, accompagnée d'un barbare More , si vous n'y avez pas été conduite par d'impurs désirs?
LAVINIA
Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, il est bien juste que vous taxiez mon noble époux d'insolence. — Je vous en prie, quittons ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son amant noir comme le corbeau : cette vallée sert à merveille ses désirs.
BASSIAMUS.
Le roi mon frère sera informé de ce rendezvous.
LAVINIA
Oui , car ces écarts ont déjà gravé sur son front des traits déshonorans : ce bon roi ! être si indignement trompé !
TAMORA
D'où me vient la patience d'endurer tant d'outrages?
( Entrent Cbiron et Dénétrint.) DÉMÊTIUIS.
Quoi donc ï Chère souveraine , notre aimable mère , pourquoi votre majesté est-elle si pale et si triste?
TAMORA
Et n'en ai-je pas bien sujet d'être pâle et tremblante? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que vous voyez être une vallée horrible et déserte : les arbres , au milieu de l'été , sont encore dépouillés et nus, chargés de mousse et d'herbes vénéneuses ; jamais le soleil n'en perce l'horreur; rien de vivant, que le nocturne hibou et le sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible , ils m'ont dit qu'ici, à l'heure de la nuit profonde, mille spectres ennemis , mille serpens sifflans, mille crapauds gonflés de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient un vacarme épouvantable de cris confus qui jetteraient dans un soudain délire ou frapperaient à' une mort soudaine tout mortel qui les entendrait ; et aussitôt après qu'ils m'ont épouvantée de cet infernal récit , ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if odieux , et de m'y abandonner à la plus cruelle mort; et ensuite, ils m'ont appelée infâme , adultère , Gothe lascive , et m'ont accablée de tous les noms les plus insultans que jamais oreihV humaine ait entendus. Et si un heu-
TITUS ANDKOMCIS.
rcux et surprenant hasard ne vous eût pas conduits | dans ce lieu sauvage , ils allaient exécuter sur moi | celle abominable vengeance. Ycngcz-nioi, si vous aimez voire mère ; ou voire mère vous refuse à jamais le nom de ses enfans.
DÉMÉTRU S , po.MMrJ.nl B.M1.D...
Voilà la preuve que je suis ton fils.
CII1RON , lai portant min un coup de poignard.
Et ce coup, enfoncé jusqu'au cœur, pour prouver ma force.
LAVINIA
O lascive Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora ; car il n'est point d'autre nom que le lien qui convienne à ton affreux caractère.
Donne-moi ton poignard : vous verrez, mes enfans. que la main de votre mère saura venger l'outrage fait à votre mère.
DÉMÊTRIIS.
Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances. D'abord battons le blé , et après brûlons la pille. Cette mignonne fonde son orgueil sur sa chasteté , sur son vœu nuptial , sur sa fidélité ; cl fièro de ces belles et spécieuses apparences, elle brave votre majesté. Eh! faudra-t-il donc qu'elle emporte ces trésors de son orgueil dans le tombeau?
CHIRON
Si elle les y emporte , je consens qu'on me fasse eunuque. Traînons son époux hors de ce lieu , dans quelque fosse cachée , et que son cadavre serve d'oreiller à nos voluptés.
TAMORA
Mais après que vous aurez cueilli le miel qui vous tente , songez à ne pas laisser cette guêpe survivre , pour nous piquer de son aiguillon. CH1RON.
Je vous promets, madame, de la mettre hors d'état de nuire. — Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement conservé.