SCENE
MAKCUS.
Ce fut là ta fille.
TITUS
Oui, Marcus, et elle l'est encore.
Ah ! malheureux que je suis , cet objet me tue.
TITUS
Faible jeune homme, cœur pusillanime, relève ton courage et regarde-la. — Parle, ma chère Lavinia , quelle main maudite t'envoie ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé va porter de l'eau à l'Océan , ou jeter un bûcher dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur était au comble, et maintenant, comme le Nil débordé, elle ne connaît plus de limites. Donnez-moi une épéc, je trancherai mes mains aussi, pour les punir d'avoir combattu pour Rome et combattu en vain , d'avoir nourri ma vie et prolongé mes jours pour cet horrible malheur; je les ai tendues en vain dans une prière inutile , et maintenant tout le service que je leur demande , est que l'une aide à couper l'autre. — Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de mains; car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.
Parle, chère sœur, dis qui l'a ainsi mutilée?
MARCUS
Hélas ! ce charmant organe des pensées , qui les exprimait avec une si douce éloquence , est arraché de sa jolie cage , où , comme un oiseau mélodieux , il chantait ces sons agréables et variés, qui ravissaient l'oreille.
Toi , parle donc pour elle ; dis qui lui a fait cet outrage.
MARCUS
Hélas! je l'ai trouvée dans cet état, errante dans la forêt , cherchant à se cacher à elle-même, comme la biche timide, qui a reçu une blessure incurable.
TITUS
Elle était ma plus chère enfant, et celui qui l'a blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort. Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné d'une vaste étendue de mer, et qui observe le flux croître, et chaque vague s'avancer de plus en plus , attendant le fatal moment où une lame ennemie va i'enlrainer et l'engloutir dans le sein des ondes. C'est par ce cbe-
TITUS A N DR O M Cl S.
mm que mes deux fils ont marché à la mort ; voilà ici mon autre fils, couda m né à l'exil; et voilà mon frère , qui se lamente sur mes malheurs ; mais de tous mes maux , celui qui porte à mon ame le coup le plus mortel , c'est le sort de ma chère Lavinia , plus chère pour moi que mon ame. — La seule vue de ton portrait dans cet état affreux aurait suffi pour me cendre fou ; que deviendrai-je lorsque je te vois en personne présente à mes yeux dans cette horrible situation ? Tu n'as plus de mains pour essuyer les larmes , ni de langue pour nommer le cruel qui t'a ainsi martyrisée ; ton époux, il est mort ; et tes frères, pour sa mort , sont condamnés et détruits. — Vois, Marcus; ah! Lucius, mon fils, considèrela. Quand j'ai nommé ses frères , de nouvelles larmes ont coulé sur ses joues, comme une douce rosée sur un lis arraché cl déjà flétri.
MARCUS
Peut-être pleurc-t-elle parce que ses frères ont tué son mari; peut-être aussi, parce qu'elle les sait innocens de sa mort.
TITUS
Si ce sont eux qui ont tué ton époux , montre donc ta joie , en voyant que la loi a vengé sa mort. — Non , non , tes frères n'ont point commis un forfait aussi atroce : j'en atteste la douleur que montae leur sœur. — Aimable Lavinia , laisse-moi baiser tes lèvres, ou fais-moi comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu que ton digne oncle et ton frère Lucius, et toi et moi , nous allions nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde , pour y contempler nos visages flétris par nos larmes amères ; comme des prairies qui ne sont pas encore séchées de l'humide limon qu'a laissé sur leur surface le débordement des eaux ; que uos regards restent attaches sur la fontaine , jusqu'à ce que la douceur de ses limpides eaux soit altérée , et imprégnée jusqu'au fond de l'amertume de nos larmes? Ou bien veux-tu que nous coupions nos mains, comme on a coupé les tiennes ; on que nous tranchions nos langues avec nos dents , et que nous passions , sans autre voix que nos signes muets , le reste de nos exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions? — Nous, à qui reste l'organe de la parole, imaginons quelque phn de misères plus horribles, pour étonner l'af enir de nos désastres.
Mon tendre père, cessez vos pleurs ; car votes
comme votre désespoir fait pleurer et sangloter ma sœur.
MARCUS
Prends patience, chère nièce. — Boa Tîtns, sèche tes yeux.
TITUS
Ah, Marcus, Marcus! frère, je le sais trop . que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes larmes ; car toi , homme infortuné, tu Vu tout trempé des tiennes.
Ah! ma Lavinia, je veux essuyer tes joue».
TITUS
Vois , Marcus , vois ! je comprends ses signes : si elle avait une langue pour parler , elle dirait en ce moment à son frère ce que je viens de te dire : « Que le mouchoir tout trempé des pleurs de son » frère ne peut plus servir à essuyer ses joues. » O quelle société, quelle affreuse sympathie de maux! et de maux irrémédiables, aussi éloigné de tout remède que les limbes le sont de la féÛcùe du ciel. vi;*sr
(Enir* Aaroâ.)
AATtON.
Andronicus , l'empereur mon maître m'envoie te déclarer que, si tu aimes tes fils , vous pouvez, soit Marcus , soit Lucius , soit toi-ménic, vieillard, quelqu'un de vous enfin , vous couper la main et l'envoyer à l'empereur : qu'en retour il te renverra les deux fils vivant, et que ce sera la rançon de leur crime.
TITUS
O généreux empereur! Ô gracieux Aaroa! Le noir corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accens aussi doux que la joyeuse alouette, qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon cœur, je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à ta couper?
Arrêtez , mon père ; non , vous n'enverrez poin t votre main , cette main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis; la mienne la remplacera : ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous ; et ce sera ma vie qui servira à sauver celle de mes frères.
marcus. ^
Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome,