ACTE III SCÈNE I
et levé la hache sanglante des combats, traçant la destruction sur le casque des ennemis? Âh! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits; la mienne n'a rien lait pour l'état : qu'elle serve aujourd'hui de rançon pour mes neveux ; je l'aurai conservée alors pour un digne usage.
AAEON.
Allons! accordez- vous promptement, et décidez quelle main sera sacrifiée : de crainte qu'ils ne meurent avant que leur pardon arrive.
MARCUS
Ce sera ma main.
Lucres.
Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.
TITUS
Seigneurs , ne vous disputez plus : des herbes hi flétries sont bonnes a arracher ; et ce doit être la mienne.
LUCICS.
Mon tendre père, s'il est vrai que je sois réputé ton fils , laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.
MARCUS
Au nom de la tendresse de notre père , et de celle de notre mère , laisse-moi te prouver en ce moment mon amour pour toi.
TITUS
Convenez entre vous : je veux bien épargner
Je vais chercher une hache.
MARCUS
Mais c'est à moi qu'elle servira.
(Lneiuj et TITUS.
Approche , Aaron , je veux les tromper tous deux : prête-moi ta main , et je vais te donner la mienne.
AARON
Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. ( a pan.) Mais je te tromperai d'une autre manière; et tu le verras avant l'espace d'une heure.
( Il coupe la main à Tiln». 1 ( Lncia* ci MartM retiennent. )
îlTIjS.
Maintenant cessez vos combats : ce qui devait être , est fait. — Bon Aaron , va , donne ma main
à l'empereur. Dis-lui que c'est elle qui Ta protêt»* contre mille dangers , recommande-lui de l'ensevelir : elle a mérité davantage ; qu'elle obtienne du moins celte seule grâce. Quant à mes fils, dis-lui qu'ils sont pour moi deux trésors achetés à peu de frais , et cependant bien chèrement aussi ; car je n'ai racheté que mon bras.
AARON
Je pars , Andronicus ; et pour le sacriGcede ta main , attends-toi à voir incessamment tes fils rendus à leur père. (Apart. ) Leurs têtes, s'entend. Oh I comme cette scélératesse me remplit d'aise à sa seule idée! Que les insensés fassent le bien, et que les beaux hommes cherchent a plaire ; Aaron veut avoir une ame aussi noire que son visage.
( Il aort.)
TITUS
Oh ! écoutez l—Je lève vers le ciel cette main qui me reste , et fléchis jusqu'à terre ce corps caduc et faible; s'il est quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux , c'est elle que j'implore. (AUrinia.) Veux-tu te prosterner avec moi î Fais-le , chère ame ; le ciel entendra nos prières , ou nous obscurcirons le firmament de la vapeur de nos soupirs, et ternirons de brouillards la face du soleil, comme font quelquefois les nuages , lorsqu'ils l'emprisonnent dans leur sein humide et pluvieux.
MARCUS
Mon frère , demande des choses possibles , et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.
TITUS
Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de fond? Que ma douleur soit donc sans fond comme lui.
MARCUS
Mais encore, laisse la raison gouverner ta douleur.
titus.
S'il était quelque raison pour les désastreuses misères , je pourrais la contenir dans quelques bornes. Quand le ciel verse ses rosées , la terre n'estelle pas submergée d'ean? Si les vents sont en fureur , la mer ne devient-elle pas furieuse , menaçant d'élever jusqu'au firmament la masse enflée de ses ondes? Et veux-tu avoir une raison pour ce tumultueux désordre? Je suis la mer : écoute comme ses soupirs s'exhalent avec violence. Elle est le firmament en pleurs , et moi je suis la terre : il faut donc que la mer soit émue de tes soupirs.
TITUS ANDRONICUS
il faut donc que ma terre, inondée de ses larmes continuelles , soit couverte d'eau et noyée dans un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir : il faut donc que, comme un homme surchargé de boisson , je le rejette au dehors. Ainsi laisse-moi me livrer librement à l'excès de mes chagrins : celui qui perd , doit avoir la liberté de soulager, par les invectives de sa langue, son cœur accablé.
(Entre un anuger. apportant deux t*t« et une main.)
LE MESSAGER
Digne Andronicus, tu es bien mal payé du Kcrifice de cette noble main , que tu as envoyée à l'empereur : voici les têtes de tes deux braves fils , et voila ta main que l'on te renvoie avec mépris: tes chagrins font leur amusement, et ton courage est te sujet de leur risée. Je souffre plus de penser à tes maux affreux , que du souvenir de la mort de mon père.
MARCUS
Maintenant que te bouillant Etna s'éteigne en Sicile , et que mon cœur le remplace en devenant un enfer brûlant de feux éternels! C'est trop de maux , pour pouvoir les supporter 1 Pleurer avec ceux qui pleurent donne quelque soulagement; mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.
LCCICS.
Quoi ! comment se peut-il que cet affreux spectacle fasse dans mon cœur une blessure si profonde , et que cependant la vie ne succombe pas encore? et que la mort laisse la vie en porter encore te nom, lorsque la vie n'a plus d'autre bien que celui de respirer?
(Lttinfa le baiM.)