‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 571 sur 689 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

DÉMÉTRIIS.

Non : ne craignez pas; il fait semblant de vouloir s'arracher de vos mains. — Allons , faites comme si vous vouliez me suiv re ; mais cependant ne venez pas. — Vous êtes un humain fort doux : cela est sûr.

LYSANDRE

Va au diable, chat, glouteron; vile créature, laisse-moi libre, ou je vais te secouer de moi comme un serpent.

HERMIA

Pourquoi donc étes-vous devenu si dur pour moi? Que veut dire ce changement, mon cher amant?

LYSANDRE

Ton amant? Loin de moi, laide Tartarc; loin de moi ! loin , objet de dégoût ! potion amerc et révoltante , fuis de mes lèvres.

HERMIA

Ne plaisantez-vous pas?

HÉLÈNE

Oh î sûrement il plaisante , et vous aassi.

LYSANDRE

Démétrius , je veux tenir la parole que j'ai engagée avec loi.

DÉMÉTRIIS.

Je voudrais en avoir votre obligation bien en forme ; car je m'aperçois qu'un faible lien vous retient : non, je ne veux plus méfier à votre parole.

Quoi! voulez-vous que je la blesse, que je la frappe, que je la tue? quoique je la haïsse, je ne veux pas la maltraiter si lâchement.

HERMIA

Et quel mal plus grand pouvez-vous me faire que de me haïr? Me haïr! et pourquoi? O malheureuse que je suis ! quel changement étrange, mon amant ! ne suis-jepas Hermia ? n'êtes- vous pas Lysandre ? Je suis aussi belle encore que je l'ai été jusqu'à présent ; 0 n'y a qu'une nuit que vous m'aimiez, et cependant, c'est cetic nuit-là que vous m'avez laissée. Quoi ! vous m'avez donc laissée? Oh, que les dieux ne le permettent pas! I,edirai-je, que c'était sérieusement et pour me fuir?

LYSANDRE

Oui, sur ma vie , et je n'ai jamais désiré de te revoir davantage : ainsi , renonce à toute espérance , tranche les questions et les doutes. Sois-en bien assurée, rien n'est plus vrai; ce n'est point

un jeu ; c'est une vérité que je t'abhorre et que j'aime Hélène.

HERMIA

Ah! malheureuse que je suis! — Toi, vile enchanteresse, insecte qui ronges la rose, voleuse d'amour, quoi ! tu l'es donc glissée dans l'ombre de la nuit , et tu m'as volé le cœur de mon amant?

HÉLÈNE

Oh! cela vous va bien, en vérité! N'avez-vous aucun senument de modestie , aucune pudeur de votre sexe , nulle teinte de décence et de réserve? Quoi ! voulez-vous arracher de ma langue patiente des ré|H>nses de colère et de fureur ? Cela est honteux, honteux! Vous jouez, vous jouez comme une vile marionnette.

HERMIA

Une marionnette! Pourquoi cette épithète? — Oui, voilà le nœud : je reconnais maintenant qu'elle a fait comparaison de nos tailles , qu'elle a exalté la hauteur de la sienne, et qu'avec l'avantage de sa taille, oui , de sa taille, oh ! sûrement, elle a forcé la préférence de mon amant. — Et êtesvous donc montée si haut dans son estime, parce que je suis petite et d'une stature moins avantageuse? Hé! te parais-je donc si petite, bâton peint de la féle de mai? Parle; suis-jc donc si naine? Non , je ne suis pas si petite que mes ongles ne puissent atteindre à 1rs yeux.

HELENE

Je vous prie, honnêtes cavaliers, contentez-veus de me faire vou-c jouet; mais du moins, empêchez qu'elle ne me blesse : jamais je ne fus une femme querelleuse , jamais je n'eus de talent pour les rixes; je suis une fille timide et sans courage pour me battre : empéchez-la de me frapper. Vous pourriez croire peut-être, parce qu'elle est un peu plus petite que moi , que je suis en état de lui tenir tète.

HERMIA

Plus petite! Vous voyez, elle le répète encore.

HÉLÈNE

Bonne Hermia , ne sois pas si dure pour moi : je t'ai toujours aimée, Hermia, toujours j'ai gardé fidèlement tes secrets ; jamais je ne t'ai fait la moindre offense , point d'autre que d'avoir dit à Démétrius , forcée par mon amour pour loi , que tu t'étais sauvée dans ce bois. Il t'a suivie : l'amour me l'a fait suivre; mais lui m'aforcéede le fuir, et il m'a menacée de me maltraiter, de me

LE SONGE D'ÉTÉ

ne de me tuer; et maintenant , si vous voulez me laisser en liberté , je vais reporter ma folle passion dans Athènes, et je ne tons suivrai plus. Laissez-moi m'en aller ; tous

(^àTmldrJ^.^ SUDPle' rt ^ HERMIA.

Eh bien, partez : qui tous retient?

HÉLÈNE

Un cceur insensé que je laisse ici derrière moi!

HERMIA

Avec qui? avec L) sandre ?

Avec Démélrius.

LYSANDRE

Ne t'effraie point , chère Hélène ; elle ne te fera aucun outrage.

DLMÉTRIUS.

Non , certes, elle ne lui en fera aucun , quand tous prendriez son parti.

HÉLÈNE

Ob ! quand elle est en colère , elle est méchante et furieuse : c'était une petite querelleuse quand elle était aux écoles ; et quoiqu'elle soit d'une petite stature , elle est ardente et colère.

HERMIA

Encore sur ma stature ? toujours parler de ma petitesse? Quoi! souffrirez-vous qu'elle m'insulte ainsi? Laissez-moi la joindre,

LYSANDRE

Délogez d'ici, petite naine, petit embryon, nouée par la sanguinaire (1), grain, gland de chêne.

DÊMÉTRHS.

Vous êtes trop officieux pour obliger celle qui dédaigna vos services : laissez-la à elle-mdme. Ne parlez point d'Hélène, ne prenez point sou parti ; car si jamais vous prétendez lui donner le moindre signe d'amour, vous le paierez cher.

(1) Plusieurs plante* ont reçu, en différens pays, le nom de sanguinaire, «oit parce qu'elles contiennent un soc rouge comme dn sang, soit à cause qu'on leur attribue, d'après cette couleur, la propriété d'arrêter les bemorrhegics Celle dont il est question ici est la sanguinaire de l'Amérique septentrionale ; c'est une grande plante de In famille des papavéracées . sangainaria canademis. Elle enTeloppe la tige dans sa jeunesse , et c'est sans doute ce qui a fait dire qu'elle nouait la croissance d'un entant

J. A. II

li bien, a présent, elle ne me retient pins; tojons, suivez-moi, si vous l'osez, et aOons décider qui de nous deux a le plus de droit au i

Te suivre ! Je rais t* accompagner de front,

HERMIA

Eh bien, c'est pourtant vous, madame, qui été cause de cette querelle. Non, ne vous en alla

HÉLÈNE

Je ne me fie point à vous , et je ne resterai pas plus long-temps dans votre compagnie maudite : I vos mains sont plus vives aux coups que les miennes; mais mes jambes sont plus longues pour Féviter.

Je suis confondue , et ne sais que dire.

( EBc* «ortrat; Btrvia jomm OBERON.

Voilà l'ouvrage de ta négligence ! ta fais toujours des bévues , ou bien lu fais exprès des tours de scélératesse.

PUCK

Croyez-moi, roi des fantômes, c'est une méprise involontaire. Ne m'avez- vous pas dit que je reconnaîtrais l'homme à son costume athénien ? Et je sois si innocent dans l'erreur que j'ai commise, que c'est en effet un Athénien dont j'ai charmé 1rs yeux avec votre philtre ; et je suis bien aise , moi. que le sort m'ait adressé à lui , dans l'idée où je suis que cette scène de disputes vous aura servi d'amusement.

OBERON

Tu vois que ces amans cherchent un lieu pour se battre : bâte-toi donc , Robin . pars; redouble l'obscurité de la nuit: couvre à l'instant la voûte t-toilée d'un épais brouillard , d'une vapeur humide et noire comme l'Acbéron ; et , dans les ténèbres, promène, égare si bien ces rivaux acharnés, quo l'un ne puisse jamais se rencontrer dans le chemin de l'autre : tantôt forme ta langue à parler comme la voix de Ly sandre, et alors provoque Démétrius par des défis amers et ironiques ; tantôt raille Lysandre d'une voix qui imite celle de Démêtrios, et éloigne-les sans cesse de la vue l'un de l'autre, tant qu'à la fin, à force de fatigue , le sommeil , sous l'image de la mort, s'abaisse sur leurs pao-

Page 1