‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 7 sur 689 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un Soif 6 b d'une Ncit d'Étb(159%). Addisson dit : « Lorsque je jette les yeux sur les tombeaux des grands hommes qui ne sont plus, tout mouvement d'envie meurt en moi. » Je a'ai Jamais été assez sacrilège pour porter j envie à Shakspeare, dans le mauvais sens du mot ; mais s'il existe un mouvement que l'on puisse appeler envie innocente, je l'éprouve à son égard ; et si je pensais que la vue de sa pierre sépulcrale dût tuer un sentiment aussi agréable, je n'y porterais jamais mes j pas. Parmi tous ses ouvrages, le Songe d'une j Nuit d'Été laisse sur mon esprit cette impression que ce monde misérable doit avoir contenu , une fois au moins , un homme heureux. Cette pièce est si purement délicieuse, si peu imprégnée des passions pénibles dont la poésie compose ses beautés les plus sévères, si pétillante de gatté, si douce et cependant si vigoureuse que je ne puis croire que l'esprit j de Shakspeare ait été dans aucun autre état j que celui d'une extase non maladive lorsque I les étincelles de l'inspiration jaillirent de son : cerveau en la composant. J'ai cependant entendu un vieux et froid critique objecter que ce ne serait jamais une bonne pièce pour la représentation ; car où pourrait-on trouver des acteurs assez petits pour les coucher dans le calice des fleurs? D'accord ! Je ne crois pas

qu'aucun directeur de théâtre ait jamais été assez heureux pour tirer des recrues du pays des fées ; cependant je sais qu'un Songe d'une Nuit d'Été fut, il y a environ vingt ans, repris à CoventrGarden par Reynolds , quoique avec des changemens ( naturellement ce n'en fut pas meilleur), et qu'il eut dix-huit représentations de suite : ce qui est une assez bonne réception. Mais en supposant qu'il n'eût jamais pu être joué , je n'en remercierais que plus Shakspeare pour avoir écrit ici en poète et non pas en faiseur de pièces dramatiques. A considérer ce drame comme un enfantement de son imagination, qu'il fût destiné au théâtre ou non , pouvons-nous supposer que le poète luimême ait été insensible à sa valeur ? Est-ce qu'une mère est insensible à la beauté de son propre enfant? Non ! et Shakspeare pouvait-il ne pas croire que la postérité se passionnerait pour cet ouvrage, l'un de ses plus aimables enfans ? Combien il doit avoir ri et fait des gorges chaudes pendant qu'il plaçait une tête d'âne sur les épaules de Bottom ! II doit avoir eu un avant-goût de la galté qui s'emparerait des races futures au moment où éclate la passion de Titania pour le tisserand métamorphosé et que celui-ci demande un repas de pois doux. Ses esprits animaux doivent avoir été en proie a la joie du chasseur lorsqu'il écrivait la descrip-

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tion que fait Thésée de ses chiens bien accordés et de la gloire delà chasse. D doit avoir été aussi heureux que Puck lui-même lorsqu'il décrirait la joyeuse fée, et pendant tout ce temps il doit avoir eu l'Intime certitude que son génie entourerait ia terre d'une ceinture, et que des esprits non encore nés éprouveraient du plaisir par la galté de son imagination.

Mais rien ne peut être plus irrégulier, dit un critique moderne, Augustin Skottowe, que de mettre en contact la mythologie des fées de l'Europe moderne et les événemens de l'ancienne histoire grecque. Nous répondrons que , quant à ce pluriel , Shakspeare ne mérite pas cette accusation , car il fait seulement allusion à un seul événement de cette histoire, savoir : au mariage de Thésée et d'Hippolyte; et, quant à l'introduction des fées, je ne sache pas qu'il nous montre aucun de ces personnages d'Athènes ayant foi dans l'existence de ces êtres fantastiques , bien qu'il les place sous leur influence. Soyons de bonne foi à cet égard. S'il y a eu des fées dans l'Europe moderne, ce que ne niera aucun de ceux qui croient rationnellement aux contes de fées , pourquoi ces belles créatures n'auraient-elles pas existé auparavant dans la Grèce, bien que ces pauvres aveugles de Grecs païens , sur qui l'évangile de la mythologie gothique n'avait pas encore lui, n'en eussent aucune idée? Si Thésée et Hippolyte eussent causé, en ayant l'air d'y croire, au sujet des lutins espiègles, la critique eût eu quelque raison de se plaindre; mais autrement, les fées ont aussi bien le droit d'être en Grèce du temps de Thésée , que de se livrer à leurs Jeux partout ailleurs et à une autre époque quelle qu'elle soit.

11 y a peu de pièces , dit le même critique, qui se composent de matériaux aussi incohérens que le Songe d'une Nuit d'Été. Cet ouvrage comprend quatre histoires : celle de Thésée et d'Hippolyte, celle des quatre amans athéniens, celle des «cteurs et celle des fées , et le

lien qui les unit est extrêmement faibk. En réponse à cela je dis que le plan ne contient , relativement à aucune des quatre parties dont il est question , rien qui approche de la pré — tention d'en faire une histoire. Quant à Thésée et Hippolyte , mon critique dit qu'ils ne présentent aucun intérêt ; mais lorsqu'il écrivait ce jugement, il faut qu'il se soit endormi après la scène de chasse. Leur félicité est en apparence tranquille, et elle donne une calme assurance que tout finira bien ; mais le lien de sympathie entre Thésée et ses quatre fidèles sujets n'est rien moins que faible. Il est, au contraire, très naturel et probable pour un couple de nouveaux époux qu'ils aient pris sous leur patronage leurs sujets amoureux pendant leur lune de miel. Maintenant vient cette question : Quelle naturelle connexion peut-il exister entre une troupe de fées et des êtres humains ? En vérité ceci est une question ardue ; et je puis seulement répondre que les fées sont une siagulière sorte d'êtres dont les rapports avec les mortels ne peuvent être indiqués que comme surnaturels.

Plus loin, M. Augustin Skottowe blâme Shakspeare d'avoir placé des manœuvres ordinaires, en qualité d'acteurs amateurs, sous le règne de Thésée, dans la classique Athènes. Je crois que Shakspeare s'embarrassait peu des antiquités grecques; mais ici ii arrive que le poète a raison et que son critique a tort. Athènes , à l'époque de Thésée, n'était pas une ville classique ; et sept cents ans environ après son règne, les comédiens de l'Attique parcouraient le pays sur des chariots , la face barbouillée de lie de vin. Je ne doute pas que long-temps après le temps de Thésée il n'y eût plusieurs prototypes de Bottom le tisserand et de Snug le menuisier, parmi les compagnies de comédiens ambulans de l'Attique.

Dans la Méchante Femme mise à larauon (1596), nous n'avons aucun nouveau triomphe de l'invention absolue de Shakspeare ; car, en 1594, une pièce portant presque identique^

SUR LA VIE ET LES OLVHAGES DE SIIAKSPEAHE

ment le même titre fut enregistrée sur les livres de la compagnie des libraires, et l'intrigue de cette plus ancienne pièce présente en général un grossier croquis de l'ouvrage de Shakspeare. Celle-là s'ouvre en nous montrant Sir le tonnelier chassé d'un cabaret et mjstiflé par l'ordre d'un noble qui le trouve dans son sommeil d'ivrogne et qui le Tait transporter dans son château avec un cortège de déceptions tel que le pauvre Sly se croit à la fin tm iord en vérité. La scène du poète anonyme est placée à Athènes, tandis que celle de Shakspeare est à Padoue. Cependant quelques circonstances de la pièce de Shakspeare semblent avoir été tirées de la comédie d'Arioste, intitulée : les Supposition*, d'après la traduction de George Cascoigne qui fut publiée en 1566, et c'est de là qu'est pris le nom de Petruchio. Mats bien que Shakspeare ne puisse réclamer ni l'invention des incidens ni celle du tracé général des caractères, cependant son génie enrichit ce qu'il imitait, et il a bien perfectionné le rôle du mari de la Méchante Femme; car dans l'ancienne pièce, celui-ci est une grossière brute, tandis que Petruchio n'est tel que par une plaisante affectation. Petruchio est un fou de bonne humeur qui fait le diable dans un accès d'excentricité (1).

Dans Roméo et Juliette ( 1596) , il y a une plus grande prétention à l'originalité. 11 est vrai que l'histoire qui fait le sujet de la pièce se retrouve dans les plus anciens narrateurs. Elle fut copiée par les nouvellistes italiens les uns des autres (2) , jusqu'à ce qu'elle parut , quoique un peu différente, dans un conte

(I) Le sujet du prologue de Shnkyppare a été traité par une foule d'autres auteurs, dont le détail se trouve dans l'édition des Mille et une Nuitt , donnée par H. A. Loiscleur-Deslongcbampt dans le Panthéon rtf- Uraire. Vojei p. 464 . col. 2, note au Donneur éveillé.

(S) Voyez , entre antres ouvrages sur ce sujet , Roméo et Juliette , nouvelle de Luigi da Porto , traduite en français , et suivie de quelques scènes de la Juliette de Shakspeare, tiaduilc par Al. de L'Ecluse. Un vol. iu-8°.

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