ACTE IV, SCE>iE III
éteigne les feux de leur lubricité; emploie bien les heures dissolues; envoie tous tes amans au médecin, et condamne tes jeunes adorateurs aux joues de rose à la diète et au lait.
TYMANDRA.
Va te faire pendre , monstre.
Pardonne-lui , chère Tymandra ; ses grandes calamités ont égaré sa raison. — Brave Timon , il ne me reste qu'un peu d'or, dont la disette excite tous les jours quelques révoltes parmi mes soldats indigens. J'ai appris avec douleur comment l'ingrate Athènes, oubliant ton mérite et tes grands exploits, qui la sauvèrent lorsque les états voisins allaient l'écraser sans ton épée et tes heureuses victoires
TIMON
Je te prie, lais battre les tambours , et va-t'en.
ALCIBIADE
Mon cher Timon , je suis ton ami , je te plains. TIMON.
Et quelle marque de pitié me donnes-tu , toi dont la présence m'importune et m'offense? J'aimerais mieux être seul.
ALCIBIADE
Eh bien , adieu ; voilà de l'or pour toi.
Garde ton or, je ne peux pas le manger.
seul; n'aie aucune pitié du vieillard malgré ses cheveux blancs : c'est un avare usurier. Frappamoi la matrone, en dépit de sa pudeur : rien n'est honnête en elle que son vêlement ; son cœur est prosUtué. Que les joues de rose de la jeune vierge
Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de
TIMON
Tu fais donc la guerre aux Athéniens?
ALCIBIADE
Oui, Timon, et j'en ai sujet.
TIMON
Que les dieux les exterminent par ton épée victorieuse, et qu'ils t'< après ta victoire!
Moi , Timon? et pourquoi?
TIMON
Parce qu'en égorgeant ces lâches tu seras né pour conquérir ma patrie. — Reprends ton or : en voila pour toi ; pars : sois fatal comme un astre malfaisant lorsque Jupiter suspend sur une ville criminelle ses nuages empestés dans l'air corrompu. Va : que ton glaive n'en épargne pas un
ce sein d'albâtre qui , au travers de la gaze trans parente, enchante les yeux de l'homme, n'est point marqué pour la clémence dans le livre de la pitié ; perce-le comme traître et perGde. N'épargne pas même l'enfant dont le gracieux sourire fait tomber les armes des mains des plus forcenés ; ne vois en lui que l'enfant du crime, un assassin futur , dont un oracle équivoque a menacé ta vie ; écrase-le sans remords. Jure de les exterminer tous , arme les oreilles et tes yeux ; sois de fer, inexorable aux cris des mères , des filles , des enfans , à la vue des prtHrcs baignant de leur sang leurs vêtemens sacrés. Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats ; marche au carnage ; et quand ta fureur sera assouvie , sois exterminé toi-même ! — Pas un seul mot de plus : va-t'en.
ALCIBIADE
As-tu encore de l'or? Je le prendrai; mais non pas tes avis.
TIMON
Suis-les, ou ne les suis pas ; que le ciel te confonde !
TYMANDRA et PHRTNIA.
Donne-nous de l'or, bon Timon : en as-tu encore?
TIMON
Assez pour faire abjurer à une prostituée son infâme métier, et lui rendre tous les honneurs de la vertu. Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut demander des sermens qui vous enchaînent ; non que vous ne soyez prêtes à jurer ; et , je le sais , vos sermens exécrables feraient trembler le ciel d'horreur, et frissonner les dieux immortels dans le sein de l'Olympe. Épargnez les parjures; je vous abandonne à votre penchant ; soyez toujours ce que vous avez été. Que celui qui tentera de vous convertir à la vertu soit lui-mêmeentraîné par vousdaosle crime: attirez-le dans vos filets , et embrasez-le du feu caché qui vous dévore. Ne désertez jamais votre profession ; seulement éprouvez six mois de l'année les douleurs et les peines méritées qui expient vos plaisirs. Ornez votre front d'une chevelure étrangère, et couvrez votre tête chauve de la dé-
174 TIMON D'ATHÈNES
rouille des morts. Si eBc appartint a des scélérats expirés sur le gibet , n'importe; portez-la , et qttc ses tresses soient autant de pièges pour trahir. Continuez vos prostitutions ; peignez votre visage jusqu'à le rendre luisant comme une glace, et comblez de fard les rides de l'âge.
TYMANDRA et PHRYNIA.
Bien : allons, encore de l'or. — que nous ferons tout pour de l'or.
TIMON
Abreuvez de venin les plus purs esprits du sang des hommes; brisez leurs jambes atrophiées,anéantissez leur force et leur courage. Étouffe» la voix du légiste ; qu'on n'entende plus son fausset perçant et chicaneur défendre la mauvaise cause. Couvrez d'une lèpre honteuse le pontife qui déclame contre les aiguillons de la volupté, et qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez gangrené de l'homme qui ne cherche qu'à éventer son bien particulier au milieu de l'intérêt général. Dépouillez ces jeunes suborneurs de la chevelure dont ils sont idolâtres ; et que les fanfarons de la guerre, échappés sans blessures au fer des combats, puisent dans votre sein les maux et les douleurs ! Frappez tons les hommes du même fléau. Que vos impudiques ardeurs dessèchent les sources de la volupté , et anéantissent pour jamais les germes de la population I Voilà encore de l'or ; allez, perdez les autres, et que cet or vous perde à votre tour, et que les fossés de la voie publique vous servent à tous de tombeau !
TYMANDRA et PHRYN1A.
Encoredesavisetde l'argent, généreux Timon.
Appelles-tu cela une offense?
TIMON
Oui , les hommes le prouvent ton» h jor — Sors d'ici , pars, et emmène ces dem pta» avec toi.
AtOBlADE.
Nous ne faisons ici que l'aigrir. - Bina.
■t. Alcib4*d« , Pfcrjai* ( TIMON , creuMBt.
Plus il y aura de prostituées , et plus il y aura de maux. Commencez votre tâche; je vous en ai payé le salaire.
Battez, tambours. Marchons vers Athènes. — Adieu, Timon; si je prospère à mon gré, je reviendrai te revoir.
TTMON.
Et moi, si mon espoir veut ne me pas tromper, je ne te reverrai jamais.
Je ne t'ai jamais fait de mal.
TIMON
Tu as dit du bien de moi.
Se peut-il que la nature souffrante et lacté l'ingratitude de l'homme soit encore si predier pour lui ! — 0 mère commune, toi doultn immense et fécond enfante et nourrit toat;Kiiip de la même substance dont tu formes le plie ni de tes enfans, l'homme superbe, engendra* noir crapaud , la couleuvre bleuâtre, le leaniifc le serpent venimeux (1) et mille autres erra»? abhorrées sous la voûte du ciel, où bnlk:> feux vivifians du soleil; ouvre à Timon, <ps 4* teste la race humaine, ton sein libéral et fait accorde-loi une pauvre racine, et après refaa ton sein. Ne produis plus rien pour ftom®. ' grat; ne sois plus enceinte que de tigres, de tan. de dragons , d'ours et d'au très monstre* newea s'il en est que ta surface n'ait point eocweutf» à la face pure du firmament qui t'endronst- Oh, une racine 1 — Je te remercie. —Fonce veines, taris tes ruisseaux , dessèche tes vignettes prairies et les sillons de tes guérets, el ws les plantes dont l'homme ingrat tire ces si» crtueux , ces liqueurs nourrissantes, qui, sousTeabon point d'un corps fleuri, étoaflent i'uM offusquent la lumière pure de la raison.
(iMrtApeminu.
APBMANTTJS.
On m'a indiqué ta demeure. On m'i npf' que tu affectes mes mœurs , que tu veut min*
TIMON
C'est parce que tu n'as point de cMen q« F puisse imiter. Que la peste te consume!
APEMANTUS.
Tout cela n'est pas naturel en toi; pare talion! ce n'est qu'une mélancolie Mç' ■
(1) EytUtt venom'd wortn. L'aveigk.
serpent, ainsi nommé de la petitesse deieir«» L* la Ccecilia des Latins