‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 637 sur 689 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

l'homme , et qm est née du changement de U fortune. Que signifient cette bêche, cette habitation, ce vêtement d'esclave , et ces regards où l'inquiétude est peinte? Et cependant tes flatteurs portent la soie , boivent le nectar et dorment sur le duvet , hument leurs parfums pernicieux , et ils ont oublié s'il exista jamais un Timon. Va , ne déshonore pas ce manteau en usurpant le rôle hypocrite de censeur des hommes. Fais-toi flatteur à ton tour ; cherche à relever ta fortune par le moyen qui t'a ruiné; apprends à courber le genou ; que le plus léger souffle du riche qui recevra ton hommage fasse voler ton bonnet de dessus ta tête ; préconise ses plus grands vices , et érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était ouverte comme celle des cabaretiers qui font bonne mine aux fripons et à tous ceux qui approchent ; il est juste que ta deviennes un fripon toi-même. Si tu étais encore opulent, tu ne le serais qu'au profit des fripons. Va , ne cherche pas à contrefaire mon rôle, et à me ressembler.

TIMON

Si je te ressemblais, je m'anéantirais moi-même.

APEMANTUS.

Jadis insensé, sot aujourd'hui , toujours semblable à toi , il y a long-temps que tu t'es anéanti toi-même. — Quoi ! attends-tu que cet air froid et impétueux viendra , comme ton page , Rapporter ton vêtement pénétré d'une douce chaleur? Ces arbres vêtus de mousse , et plus vieux que l'aigle , suivront-ils tes pas? iront-ils se planter et couvrir de leur ombrage le rendez-vous que tu leur assigneras? L'onde du ruisseau glacé chaugera-t-elle de nature pour laver et réparer tes organes fatigués des excès de la nuit ? Appelle toutes tes créatures qui vivent exposées à l'inclémence de l'air : ces arbres dont les troncs nus et sans abri , en butte au choc des éléroens , subissent la nature, ses lob et ses rigueurs, dis-leur de te flatter. — Oh, tu trouveras...

TIMON

Un fou en toi. Pars.

APEMANTUS.

A présent je t'aime plus que jamais,

TIMON

Et moi je te bais davantage.

APEMANTUS.

Pourquoi?

TIMON

Tu flattes jusqu'à la misère.

APEMANTUS.

Je ne te flatte pas; je te dis seulement que tu es un misérable.

TIMON

Pourquoi m'es-tu venu chercher?

C'est toujours le rôle d'un homme vil ou d'an fou : te plais-tu dans ce rôle?

APEMANTUS.

Oui.

TIMON

Tu es un coquin.

APEMANTUS.

Si tu avais revêtu ces froids et grossiers haillons pour châtier ton orgueil, je t'approuverais; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.— L'indigent volontaire est roi en comparaison de l'opulent qui ne sait pas borner ses désirs : celui-ci les remplit sans cesse, et ne les comble jamais; l'autre, satisfait, est toujours au comble de ses vœux. La fortune la plus brillante , privée du contentement, est un état de peine et de misère , cent fois au dessous de la plus extrême indigence que le contentement accompagne. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.

TIMON

Je ne le suis pas pour en recevoir le nom de la bouche d'un homme qui est bien plus misérable que moi. Toi, tu n'es qu'une vile créature, que jamais la fortune ne pressa dans ses brascaressans; elle t'a traité comme l'homme traite le chien. Si tu avais, comme moi, dès mon berceau, passé successivement par toutes les douceurs que le monde prodigue à ceux qui peuvent d'un coup d'œil appeler tous ses plaisirs autour d'eux, tu te serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les excès divers de la mollesse et de la volupté : uniquement occupé de la poursuite des illusions brillantes qui t'auraient attiré , lu n'aurais jamais appris les froides et austères leçons de la modération et de la décence.— Mais moi , qui avais le monde entier pour tributaire, je régnais sur la langue, le cœur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais eu»-

TIMON D'ATIIF.NFS.

ployer ; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le sont au chêne qu'elles couvrent; mais le souffle d'un seul hiver les a toutes secouées des rameaux où elles étaient attachées, et m'a laissé nu exposé à toutes les fureurs de la tempête. Cet état est un pénible fardeau pour moi , qui n'avais jamais connu que le bonheur ; mais toi , ton existence a commencé dans le malheur, et le temps t'a nécessairement endurci à la souffrance. Pourquoi haïrais-tu les hommes? ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va , si tu veux maudire , maudis ton père ; fais tomber tes imprécations sur le misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse errante , et forma en toi l'héritier de sa misère et de sa bassesse. — Hors d'ici , va-t'en ; si tu n'étais pas né le plus misérable des hommes , tu n'aurais été qu'un fripon et un flatteur.

APEMANTUS.

Et tu fais donc encore le ûeft

TIMON

Oui, de n'être pas toi.

APEMANTUS.

Et mol, de n'avoir pas été un prodigue. TIMON.

Et moi, d'en être encore un à présent Si toute la richesse que j'ai était renfermée en toi , je te permettrais de te pendre. Va-t'en. — Que la vie de tous les Athéniens ensemble n'est-elle dans cette racine ! Vois comme je la dévore.

(Il nuage a ne ndM.) APEMANTUS.

Je veux améliorer ton festin.

(U lii offre qoelque choee.) TIMON.

Commence par améliorer ma société , en t'ôtant de ma vue.

APEMANTUS.

Ce serait améliorer la mienne , en n'ayant plus la tienne.

TIMON

Elle ne serait pas améliorée; elle n'en serait que plus gâtée.

APEMANTUS.

Qui voudrais-tu envoyer à Athènes?

TIMON

Toi, emporté par un ouragan. Si tu veux, va dire aux Athéniens que j'ai de l'or ici : vois, j'en ai.

APKMATTL^.

L'or n'est ici d'aucun usage.

TIMON

11 n'en est que meilleur et que plus innocent; car ici il dort , èt ne fait point de mal,

Timon , où passes-tu la nuit?

TIMON

Sous ce dais que tu vois au-dessus de moi. Aprmantus, où manges-tu le jour?

APEMANTUS.

Où je trouve de quoi manger, ou plutôt où je le mange.

TIMON

Oh ! si le poison connaissait mà volonté, et voulait lui obéir!...

APEMANTUS.

OùTenverrais-tu?

TIMON4

Assaisonner tes alitnens.

APEMANTUS.

Va , tu n'as jamais connu les justes tempéramens de l'humanité ; tu es toujours tombé dans l'un ou l'autre extrême. Au milieu de ton or et de tes parfums, on se moquait de toi pour ton excès de bonté. Maintenant , sous les baillons , il n'est personne qui ne te méprise pour ton indigence. Voilà une nèfle ; mange-la , Timon.

TIMON

Je ne mange point ce que je liais.

APEMANTUS.

Tu hais donc une nèfle (1)?

Oui , quoique je te ressemble.

APEMANTUS.

Si tu avais haï les flatteurs plus tôt, ta m'aimerais mieux aujourd'hui. Quel prodigue as-ta connu qui ait été aimé a proportion de ses moyens, ou après qu'il a perdu ses richesses?

TIMON

Et quel homme sans ces moyens as-tu jamais vu être aimé?

APEMANTUS.

Moi-même.

(1) Jeu de mots entre mêdlar, nèfle, et m«di*r ai nomme qui se mêle de tout, un flattear

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