SCÈNE II
La wkum innaorr.
Kaiiwnl LE PEINTRE al LE POÈTE.
LE PEINTRE
Si je me suis bien informé du lieu, sa demeure ne doit pas être éloignée.
LE POÈTE
Que devons-nous penser de lui? En croironsnous le bruit que Ton fait courir, qu'il regorge d'or?
LE PEINTRE
Cela est certain , Alcibiade le dit ; Phrynia et T ymandra ont reçu de l'or de lui ; il a aussi enrichi quelques soldats maraudeurs. On dit même qu'il a fait un présent considérable à son intendant.
LE POÈTE
Ainsi sa banqueroute n'était qu'un artifice pour éprouver la fidélité de ses amis?
LE PEINTRE
Rien de plus. Vous le verrez encore fleurir dans Alhènes et briller parmi les plus opulens : ainsi il ne sera pas mal à propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce sera de notre part un procédé honnête, et il ne faut pas surtout oublier l'objet de notre visite : c'est de savoir s'il est aussi riche qu'on le dit.
LE POÈTE
Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?
LE PEINTRE
Rien , quant à présent , que ma personne ; mais je lui promettrai quelque chef-d'œuvre.
LE POÈTE
J'ai envie de lui servir le même plat , et de lui dire que je prépare certain ouvrage pour lui.
LE PEINTRE
C'est tout ce qu'il faut : promettre est le ton du siècle. La promesse tient éveillée l'espérance , qu'engourdit et tue l'accomplissement de sa parole. Tenir n'est plus en usage que parmi les gens du peuple. Promettre est plu s poli, plus à la mode; tenir sa promesse , c'est faire son testament : cela annonce toujours une grande maladie dans le jugement.
(Timon tort de II carême , mi» éiro tu 0 TIMON.
Excellent artiste ! tu ne pourrais pas peindre on homme aussi méchant que toi.
LE POÈTE
Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même h) sujet. Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité , contre la fortune, et un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse opulente.
TIMON
Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta propre pièce? Feras-tu la satire de tes vices cl de toi-même sous le nom des autres ? Ya, écris , j'ai de l'or pour toi.
LE PEINTRE
Mais cherchons-le : nous péchons contre notre fortune, si nous manquons l'occasion de faire quelque profit en tardant trop à le joindre.
LE POÈTE
Vous avez raison; tandis qu'il fait jour et que la lumière nous offre ses dons, proûtons-en pour trouver l'or qui nous manque , avant que la nuit vienne tout remplir de ses noires ombres : venez.
TIMON
Je vais vous joindre dans un moment. — Quel dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que les lieux ou Ton nourrit les plus immondes animaux? C'est toi qui équipes les flottes dont la mer écumante est sillonnée ; toi qui attaches l'hommage et le respect au plus vil esclave. Sois donc adorée des mortels , vile idole , et que tous les hommes dévoués à ton culte en soient récompensés par tous les fléaux! — Il est temps que je les aborde.
LE POÈTE
Salut, digne Timon!
LE PEINTRE
Notre ancien et noble maître!
TIMON
Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens?
LE POÈTE
Seigneur, nous qui avons souvent éprouvé vos bontés, ayant appris votre retraite et la désertion de vos amis... Oh, les ames détestables! le ciel n'a pas assez de chàtiniens pour punir ces cœurs ingrats. Quoi! envers vous! vous dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie à tout leur être !... Je me sens hors de moi ; je ne connais point d'expressions assez fortes, assez énergiques , pour revêtir de ses vraies couleurs leur énorme ingratitude.
TIMON D'ATHÈNES
TIMON
Laisse-la nue ; elle n'en sera que plus visible aux yeux des hommes. — Vous, qui êtes honnêtes, le contraste de votre probité sert à faire sortir davantage leur infamie.
LK PEINTRE
Lui et moi, nous avons voyagé dans la vie sous la céleste rosée de vos bienfaits; elle a pénétré nos cœurs du doux sentiment de la reconnaissance.
TIMON
Oh ! vous êtes d'honnêtes gens.
LE PEINTRE
Nous sommes venus ici vous offrir nos services.
TIMON
Ames honnêtes! comment reconnaîtrai -je votre attachement? — Pouvez-vous manger des racines et boire de l'eau? Non.
TOUS LES DEUX
Tout ce que nous pourrons faire , nous le ferons pour vous.
Vous êtes de braves gens ; vous avez appris que j'avais de l'or, je le sais : avouez-le-moi , si vous êtes d'honnêtes gens.
LE PEINTRE
On le dit , mon noble seigneur ; mais ce n'est pas là le motif qui amène mon ami ni moi.
TIMON
Hommes de bien! — Il n'est personne dans Athènes qui soit capable de faire un portrait au naturel comme toi. De tous les artistes , tu esceiui qui contrefait le mieux la vie et la vérité. LE PEINTRE.
Comme ça , monseigneur.
TIMON
Je le pense comme je ledis, seigneur. — ( Au poète.) Et toi , dans tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l'art y ressemble à la nature. Cependant , mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un défaut, mais un défaut des plus légers, et je ne veux pas que vous vous tourmentiez beaucoup pour vous en corriger.
TOLS LES DEUX.
Nous prions votre honneur de nous le faire connaiire
TIMON
Vous ie prendrez mal.
TOUS LES DEUX
Non, monseigneur; avec la plus vive reconnaissance.
Parlez-vous sérieusement?
TOUS LES DEUX
N'en douiez pas , digne seigneur.
TIMON
C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se confie à un coquin qui le trompe.
TOUS LES DEUX
Nous , monseigneur?
TIMON
Oui : vous entendez l'imposteur vous flatter; vous le voyez se contrefaire ; vous connaissez »n artifice grossier, et cependant vous l'aimez , vocs le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien sûrs que c'est un parfait scélérat.
LE PEINTRE
Je ne connais personne de ce caractère, monseigneur.
LE POÈTE
Ni moi non plus.
TIMON
Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or ; mais chassez-moi de votre compagnie ces fourbes hypocrites, étranglez-les, poignardez-les, noyez-les; exterminez-les enfin par quelque moyen , et venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libéralement.
TOUS LES DEUX
Nommez-les, monseigneur, que nous les connaissions.
TIMON
Placez-vous ici, vous; et vous, là : chacun de vous séparément, tout seul sans compagnon : eh bien , un maître fripon tient encore compagnie à chacun de vous. U» peintre.) Si, là où tu es, tu ne veux pas qu'il se trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui. (Aopoete.) Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d'un coquin , fuis loin de cet homme.— Hors d'ici , couple de fripons! Voilà de l'or. Ah! vous en voulez de l'or, misérables? — Vous avez travaillé pour moi? vous voilà payés. — Hors d'ici ! — Tu es un alchimiste, toi? convertis cela en or. Loin d'ici , vile engeance.
(Il tort en îe# btltant tl les tU*$*nt.)