ACTE V, SCÈNE III
8CLAE III.
Rmrwu FLAVIUS et DEUX SENATEURS.
FLAVIUS
C'est en vain que vous cherchez à parler à Timon : il s'est tellement concentré en lui-même, que , de tous ceux qui ont la figure humaine , il est le seul qu'il puisse aimer.
PREMIER SÉNATEUR
Conduis-nous à sa caverne ; nous avons promis aux Athéniens de lui parler, et nous voulons acquitter notre engagement.
DEUXIÈME SÉNATEUR
Dans des circonstances toutes semblables , les hommes ne sont pas toujours semblables à cuxnièmcs. C'est le temps et le chagrin qui ont jhtoduit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d'une main plus fortunée le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, au hasard de ce qui pourra en arriver.
FLAVIUS
Voilà sa caverne. — Que la paix et le contentement régnent en ce lieu, seigneur Timon ! Timon, reparais, parle à tes amis : les Athéniens, représentés par ces deux membres de leur respectable sénat, viennent le saluer; parle-leur, noble Timon.
( Enirc Timon.)
TIMON
Soleil, au lieu d'échauffer, brûle. — Parlez, et soyez pendus; que chaque vérité qui sortira de votre bouche enfle sur vous une pustule envenimée , et qu'à chaque mensonge un feu contagieux consume votre langue jusqu'à la racine!
PREMIER SÉNATEUR
Digne Timon !
TIMON
Pas plus digne des hommes qui le ressemblent que toi de Timon.
DEUXIEME SÉNATEUR
Les sénateurs d'Athènes te saluent , Timon.
TIMON
Je les remercie , et je voudrais , en retour, leur
envoyer une secoude peste (1) , si ce fléau était en ma puissance.
PREMIER SÉNATEUR
Oublie une injure dont nous-mêmes nous sommes affligés pour toi. Le sénat, d'un consentement et d'un cicur unanime, te rappelle à Athènes, et te destine certaines dignités qui sont vacantes. Elles sont à toi.
DEUXIEME SÉNATEUR
Ils confessent que leur ingratitude envers toi fut trop grande et poussée trop loin ; ils en font l'aveu. Le peuple même , qui rarement revient sur ses injustices pour les réparer , sent, avec le besoin qu'il a du secours de Timon , l'indignité de son procédé , et implore ton assistance : c'est lui qui nous envoie te témoigner son tendre repentir, et t'offrir des avantages beaucoup plus grands que ne fut l'offense. A force d'amour, de biens et d'honneurs accumulés sur ta personne , ils effaceront toutes les traces de leur injustice passée; leur amitié te couvrira de ses dons, et tu deviendras tout entier un monument éclatant de leur reconnaissance.
TIMON
Vos offres m'enchantent, me surprennent délicieusement ; je suis prêt à pleurer de joie. Donnez-moi le cœur d'un fou et les yeux d'une femme, et ces offres brillantes, dignes sénateurs, vont faire couler mes pleurs.
PREMIER SÉNATEUR
Daigne donc revenir parmi nous. Reprends l'autorité dans Athènes, ta patrie et la nôtre; tu seras reçu avec transport, et revêtu, au milieu de nos hommages, du pouvoir absolu. Ton nom révéré y régnera en souverain , et , avec ton secours, nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques du cruel Alcibiade , qui , comme le sanglier des forêts, cherche à déraciner la paix dans le sein de sa patrie.
DEUXIÈME SÉNATEUR
Et déjà son épée menaçante étincelle devant nos murs.
PREMIER SÉNATEUR
Ainsi, Timon....
(1) On sait que, dans In dcuiiéme année de la quntrr- \ ingt-septième olympiade, il y eut à Athènes une peste qui fit les plus grands ravages. C'est à cette peste que Timon fait allusion. — On n'ignore pas que Thucydide en a fait une admirable descripUon.
TIMON D'ATHENES
TIMON
Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.— Si Alcibiade tue mes concitoyens, ditesloi , de la part de Timon , que Timon ne s'en embarrasse guère ; s'il livre Athènes au pillage , s'il insulte les cheveux blancs et respectables des vieillards ; s-'U abandonne les vierges sacrées aux derniers outrages et à l'insolence effrénée de la guerre furieuse , qu'il apprenne par votre bouche ce que dit Timon « : Par pitié pour noire jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher de lui dire que je ne m'en inquiète point.... Qu'il déploie toute sa fureur, qu'il sévisse à son gré. » — Eh quoi ! moquez-vous de leurs glaives , tant que vous aurez des gorges à couper. Quant à moi, il n'est point de poignard, dans le camp le plus désordonné , que je ne préfère à la téte la plus respectable d'Athènes. Je vous abandonne donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à leurs geôliers.
FLAVIUS
Ne vous arrêtez pas plus long-temps : tous vos efforts seront inutiles.
TIMON
Tenez , j'étais occupé à faire mon épitaphe ; on la verra demain. Je commence à me rétablir de cette longue maladie de la vie : je retrouve tout dans le néant de tout. Allez, vivez, qu'Alcibiade soit votre fléau, et vous le sien, et vivez longtemps les fléaux les uns des autres !
PREMIER SÉNATEUR
Nous parlons en vain.
TIMON
Cependant j'aime ma patrie , et je ne suis point homme à me réjouir du malheur public, comme on en fait courir le bruit.
PREMIER SÉNATEUR
Bien parlé.
TIMON
Recommandez-moi à mes chers compatriotes.
PREMIER SÉNATEUR
Voilà les paroles seules dignes de passer par vos lèvres.
DEUXIÈME SÉNATEUR
Elles sont reçues dans nos oreilles avec la joie et les acclamations qui accueillent les guerriers triomphans aux portes de la ville.
Recommandez-leur Timon; dites-leur que,
pour les consoler de leurs peines, de leurs craints des ravages ennemis, de leurs maux, de leurs pertes , de leurs amours infortunés, et généralement de tous les accidens qui peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le voyage mettain de la vie , j'ai à leur donner, par pure amit», un conseil salutaire qui préviendra la foreur d'ilcibiade.
DEUXIÈME SÉNATEUR
Ceci me plaît assez; il se rendra.
TIMON
J'ai ici, dans mon jardin, un arbre que je tew abattre pour mon usage, et je ne tarderai pasàk couper. Allez à Athènes, mes amis; dites àtms les babitans, grands et petits, que, si qoeiqn'na veut terminer son affliction, il se bâte de veniro se pendre à mon arbre avant que la cognée ùitache à lui ; recommandez-moi à leur soineuir.
FLAVIUS
Ne l'aigrissez pas davantage; vous le verra toujours le même.
TIMON
Ne revenez jamais me voir ; dites seulcmeot aux Athéniens que Timon a bâti sa dernière demeure sur les bords du rivage de la mer, qui rien une fois par jour la couvrir de son oode écornante. Venez dans ce lieu, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle. 0 ma boodie, prononce des paroles amères, et après que m voix s'éteigne! que la peste réforme les abus qui demandent à être corrigés ! que les hommes m travaillent qu'à creuser leurs tombeaux, et qu? I» mort en soit le salaire !— Soleil, cache tes rayo»; le règne de Timon est passé.
(Il «il
PREMIER SÉNATEUR
Sa haine , incorporée , pour ainsi dire, avec 9 substance , en est devenue inséparable.
DEUXIÈME SÉNATEUR
Toute notre espérance en lui est morte; ntournons , et tentons quelque autre moyen d'écarter l'affreux danger qui nous menaça.
PREMIER SÉNATEUR
Ce danger demande un prompt secours.