‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 650 sur 689 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

que de les acheter par trop de soins. Vous êtes étonnamment changé, croyez-moi.

ANTONIO

J» sais apprécier le monde, Gratiano, pour ce qu'il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle ; le mien est d'être triste.

GRATIANO

Que le mien soit donc d'être fou ! Que les rides et la vieillesse viennent au milieu de la joie et des ris , et que mon foie soit plutôt brûlé par le vin que mon cœur glacé par de morfondans soupirs ! Pourquoi un homme qui a le sang chaud seraitil morne et immobile comme la statue de son grand-père en albâtre ; dormant tout éveillé, et se donnant la jaunisse par sa mauvaise humeur? Écoute, Antonio (je t'aime, et c'est mon amitié qui parle) : il y a une espèce de gens dont les visages nébuleux se couvrent d'écume, comme l'eau dormante d'un étang, et qui entretiennent un calme et un sérieux obstinés pour se parer d'un air de sagesse , de gravité , de profondeur d'esprit , et qui semblent vous dire : Monsieur, je suis un oracle. Quand j'ouvre la {touche, que tes chiens se gardent bien de japper. O mon cher Antonio , j'en connais de cette trempe, qui ne doivent qu'à leur silence leur réputation de sagesse, et qui , j'en suis sûr, s'ils parlaient, ne manqueraient pas de damner par les oreilles leurs auditeurs, qui ne pourraient s'empêcher de traiter leurs frères de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas pécher avec cet hameçon mélancolique , pour attraper cette vaine réputation de sagesse, le goujon des sots. — Venez , bon Lorenzo. — Portez-vous bien cependant. Je viendrai finir mon sermon après dîner (1).

LORENZO

Oui : nous allons vous laisser jusqu'à l'heure du dîner. — Il faudra que je devienne un de ces sages muets; car Gratiano ne me donne jamais le temps de parler.

GRATIANO

Fort bien. Tiens-moi encore compagnie deux ans , et tu ne connaîtras plus le son de ta propre voix

(1) Allusion à la pratique des prédicateurs puritains de ce temps, qui, générale iw.nl fort proliieset fort ennuyeux . étaient souvent forcés de remettre à l'eprès-dlner la partie de leur sermon appelée Y Exhortation

ANTONIO

Adieu , il me rendra bavard.

GRATIANO

Tant mieux , ma foi ; car le silence ne convient qu'à une langue de bœuf fumé , et à une fille qui n'est pas de défaite.

(Graii.no »i Loreaio tortent.) ANTONIO.

Est-ce là quelque chose?

RASSANIO.

Gratiano est l'homme de Venise qui débite le plus de riens. Sa raison est comme deux grains de blé cachés dans deux boites de paille. Vous allez les chercher un jour entier avant de les trouver ; et quand vous les avez trouvés, ils ne valent pas la peine que vous avez prise.

ANTONIO

Bien. Dites-moi : quelle est donc celte dame auprès de laquelle vous avez juré de faire un secret pèlerinage? Vous m'avez promis de m'en parler aujourd'hui.

BASSAMO.

Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis mes affaires, eu voulant tenir un état plus fastueux que les bornes de ma fortune ne me le permettaient. Je ne me plains pas de nie voir resserré et déchu de ce luxe ; mais mon pre mier soin est de me tirer avec honneur des dettes considérables que j'ai contractées par un peu trop de prodigalité. Je vous dois beaucoup, Antonio, tant en argent qu'en amitié ; et c'est sur votre amitié que je me repose pour trouver les moyens de m'acquitter.

ANTONIO

Je vous conjure, bon Bassiano, dites, de quoi s'agit-il ? Si c'est quelque chose (et il n'en saurait être autrement avec vous) qui soutienne les regards de l'honneur, soyez sûr que ma bourse est ouverte, que ma personne et toutes mes facultés sont dévouées à vous servir.

RASSANIO.

Lorsque j'étais encore écolier, dès que j'avais perdu une de mes flèches, j'en décochais une autre dans la même direction , mettant plus d'attention à suivre son vol, afin de retrouver l'autre, en risquant de perdre les deux; et souvent je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet exemple de mon enfance, parce que je vais vous prier le langage de la candeur. Je vous dois beaucoup;

LE MARCHAND DE VENISE

comme un jeune homme étourdi el entêté, ce que je tous dois est perdu. Mais si tous voulez risquer une autre flèche du même côté où vous avez jeté la première , je ne doute pas que par ma vigilance à observer sa chute, je ne retrouve les deux , ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous aurez hasardée la dernière , en demeurant avec reconnaissance votre débiteur pour l'autre.

ANTONIO

Yous me connaissez bien ; et c'est un temps que vous perdez en tournant ainsi autour de mon amitié. Vous me faites sûrement plus de tort en doutant de messentimens, que si vous dépensiez tout ce que je possède. Dites-moi donc ce que je dois faire pour vous, et ce que vous croyez possible à moi de faire, et je suis prêt : parlez.

BASSANIO

Il est dans Belmont une riche héritière ; elle est belle, plus belle que ce mot, et douée de vertus et de qualités rares. J'ai déjà reçu anciennement de ses yeux quelques messages muets. Son nom est Portia. Elle ne le cède en rien à la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers connaît son mérite; car les quatre vents lui amènent, de toutes les contrées, d'illustres adorateurs. Sa blonde cl éclatante chevelure tombe eu boucles sur ses tempes comme une toison d'or : ce qui rend le séjour de Belmont une seconde Colchos, où nombre de nouveaux Jasons se rendent pour la conquérir. 0 mon cher Antonio , si j'avais seulement le moyen d'entrer en concurrence avec eux , j'ai dans mon ame un pressentiment qui me dit que mon succès me conduirait infailliblement à ce bonheur.

ANTONIO

Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je ne suis point en argent , ni en élat de rassembler une forte somme. Mais prends courage. Va essayer ce que peut mon crédit dans Venise. Je le ruinerai jusqu'à la dernière ressource pour te mettre en état de paraître honorablement à Belmont , et de faire ta cour à la belle Portia. Va, informe-toi où il y a de l'argent. Je le ferai aussi de mon côté , et je ne doute point que je n'eu trouve par mon crédit , ou par la considération qu'on a pour moi.

(IU sortent.)

SCK\L II.

COI CltaiRK DIS! Ll MJIMJK OT rnUTIl, itllMIt

Enim.» PORTIA « NÉRISSA.

Par ma gorge! Nérissa, mon petit iodiùdBN bien las de ce grand monde.

NÉRISSA

Cela serait bon, ma clu'Texmadamc, si ra misères étaient en aussi grand nombre que vos pr»pérités; cependant, par ce que je vois.cmN aussi malade de trop d'abondance , que ceuiqw l'indigence fait mourir de faim. L'unique bootm est donc placé dans la médiocrité : le superflu j plus tôt les cheveux blancs, et l'honnête m& saire vit plus long-temps.

Voilà de belles sentences , et très bien délitées.

NÉRISSA

Elles sont encore meilleures quand on en {*>• fite.

S'il était aussi aisé de faire, qu'il Pcstdefwnaître ce qui est bon à faire, les chapelles senwi changées en églises, et les cabanes despaim" gens en palais de prince. Le meilleur prédicat«r est celui qui se conforme à ses sermons. J'appr* drai plutôt à vingt personnes ce qu'il estiprop* de faire, que je ne serais une des vingt à a»™ mes instructions. Le cerveau peut imaginer lois pour le sang , mais un tempérament anktf saute par-dessus une froide loi. La folle jeune* s'élance, comme le cerf léger, au-dessus des 6to du grave conseil, vieillard impotent et boiteat Ces beaux raisonnemeus ne sont pas de sais* lorsqu'il s'agit de choisir un époux. Choisir ! bti». quel mot ! Je ne puis ni choisir celui que jeu* drais, ni refuser celui qui me déplairait. Ce* ainsi qu'il faut que la volonté d'une fille tin* se plie aux volontés d'un père mort. Vcst-iil»5 bien embarrassant pour moi , Nérissa , de ne ["*' voir ni choisir, ni refuser personne?

NÉRISSA

Votre père fut toujours vertueux, et les sain» personnages ont à leur mort de bonnes Wa'

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