‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 651 sur 689 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

lions. Ainsi , soyez sûre qu'an moyen de la loterie qu'il a imaginée dans les trois coffres d'or, d'ar- K«'iit et de plomb, par laquelle vous appartenez à celui qui choisira le coffre qui remplit son intention , vous ne pouvez tomber qu'au pouvoir d'un homme digne de votre amour. — Mais parmi les adorateurs qui sont venus dernièrement , en est-il quelqu'un pour qui la vivacité de vos penchans se décide?

Je t'en prie, dis-moi leurs noms : à mesure que tu les nommeras, je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentimens par le tableau.

NÉRISSA

D'abord , il y a le prince de Naples.

Oui, c'est un jeune étalon (1), certainement; car il ne parle que de son cheval ; il regarde comme une de ses premières qualités la science qu'il possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se soit oubliée avec un forgeron.

NÉRISSA

Vient ensuite le comte palatin (2).

Il est toujours refrogné comme s'il vous disait : Si vous ne vouiez pas de moi, décidez-vous. Il écoule des contes plaisans sans rire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe larmoyant , puisque si jeune , il est d'une si bizarre tristesse. J'aimerais mieux épouser une tète de mort avec un os dans sa bouche , qu'un de ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux !

NÉRISSA

Que dites-vous du seigneur français , monsieur le Bouî

PoivriA.

Dieu l'a fait : ainsi je consens qu'il passe pour

(1) Colt , poulain, étourdi. On dit d'un vieux homme qui fait trop le jeune homme, qu il a encore ses dents de poulain. Jouxsoa.

(2) Les drames de Shakspeare renferment beaucoup plus d'allusions quon ne le croit d'abord, à des faits particuliers passés de son temps. Cet auteur a ici en vue un certain comte, Alberius Alano, palatin polonais, qui visita l'Angleterre de son temps , y fut très caressé cl splendidement traité; mais qui, s'étanl accablé de dettes, finit par s'évader, et chercha à réparer sa fortune par la magie. Il s'élail apparentent attiré rc trait de salir- Jouhsom.

un homme. Je sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain ; mais lui ! comment ! Il a un meilleur cheval que le Napolitain ; il possède dans un plus haut degré de perfection que le palatin , la mauvaise habitude de froncer le sourcil. 11 est tous les hommes ensemble, sans en être un. Si un merle chante, il fait aussitôt la cabriole. Il va se battre contre son ombre. En l'épousant, j'épouserais en lui seul vingt maris; s'il vient à me mépriser, je lui pardonnerai ; car, m'aimât-il à la folie, je ne le paierai jamais de retour.

NÉRISSA

Que dites-vous de Falconbridge, le jeune baron anglais?

Tu sais que je ne lui dis rien ; car nous ne nous entendons ni l'un ni l'autre : il ne sait ni latin , ni français , ni italien , et tu peux aller au tribunal , et jurer que j'entends bien peu d'anglais (1). C'est la peinture d'un joli homme. Mais hélas! peut-on s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulièrement ! Je crois qu'il a acheté son habit en Italie, ses bas en Frauce, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout pays.

NÉRISSA

Que pensez -vous du seigneur écossais son voisiu?

Qu'il est plein de charité pour son voisin; car il a emprunté un soufflet de l'Anglais, et juré de le lui rendre quand il pourrait. Je crois que le Français se rendit sa caution (2), et mit le sceau au marché par un autre soufflet.

NÉRISSA

Comment trouvez-vous le jeune Allemand (3), le neveu du comte de Saxe?

(1) Trait de satire contre l'ignorance des jeunes Anglais qui voyageaient alors.

Warbcbtoic.

(2) Satire contre les secours fréquemment donnés ou promis par les Français aux Écossais . dans les querelles de ces derniers avec les Anglais.

Wakbobtoit.

(3) Du temps du poète , le duc de Bavière visita l'Angleterre, cl fut fait chevalier de la Jarretière. Peut-être, dans cette énumération des amans de PorUa . y a-i-il une allusion cachée aux galans de la reine Élisabeth.

Jonxso*.

LE MARCHAND DE VENISE

Fort mal le matin quand il est à jenn, et bien plus mal encore le soir, quand il est ivre. Lorsqu'il est le mieux, il est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal, il est tant soit peu mieux qu'une bête. Quelque malheur qui m'arme , j'espère trouver le moyen de me défaire de lui.

NÉRISSA

S'il se présentait pour choisir, et qu'il prit le bon coffre, vous iriez contre les volontés de votre pere , en refusant de l'épouser.

De crainte que ce malheur extrême n'arrive , il faut que tu mettes sur le coffre opposé un grand verre de vin du Rhin. Car si le diable était dedans, et cette tentation au dehors, je suis sûre qu'il le choisirait. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d'épouser une éponge.

NÉRISSA

Vous n'avez pas besoin de craindre d'avoir aucun de ces messieurs; ils m'ont fait part de leurs résolutions, c'est de déloger incessamment, et de ne plus vous importuner, à moins que vous ne consentiez à une autre forme que celle qui a été imposée par votre père, et qui dépend du choix des coffres.

Si je dois vivre aussi long-temps que la Sibylle, je mourrai aussi chaste que Diane , à moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite par mon père. Je suis ravie que ces épouseurs soient si raisonnables ; il n'en est pas un parmi eux pour l'absence duquel je ne fasse des vœux, et Dieu veuille leur accorder un prompt et bon voyage !

NÉRISSA

Ne vous rappelez-vous pas que du vivant de votre père , il vint ici à la suite du marquis de nlontferrat, un jeune Vénitien , instruit et brave

Oui , oui : c'était Bassanio ; c'est ainsi , je crois , qu'on le

Cela est vrai , madame ; et de tous les hommes que mes yeux errans ont remarqués , il m'a paru le plus digne d'une belle femme.

Je m'en ressouviens bien, et je me souviens

aussi qu'il mérite tes éloges. -Qu'est-ceT <mc nouvelles?

( Katr« an Yn\rt)

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