SCÈNE IL
Que Dieu m'en préserve 1 Le jeune garçon était le bâton de ma vieillesse , mon seul soutien. LANCELOT.
Est-ce que je ressemble à un gourdin , oo à un étai de chaumière , à un bâton, à un poteau? Me reconnaissez-vous, père?
GOBBO.
Hélas, non, je ne vous connais point, jeune monsieur ; mais , je vous en prie , dites-moi , mon jeune garçon , Dieu fasse paix à son ame I est-il en vie ou mort?
LANCELOT
Ne me connaissez-vous point, père?
GOBBO.
Hélas! monsieur , j'ai la vue trouble et basse : je ne vous connais point.
Eh bien , si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer de ne pas me reconnaître : un père sage connaît son enfant. Allons, vieillard, je vais vous donner des nouvelles de votre fds. — Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au graud jour :'uu meurtre ne peut rester longtemps caché , au lieu que le fils d'un homme le peut; mais à la fin, la vérité se montrera.
GOBBO.
Je vous en prie , monsieur , tenez-vous droit ; je suis certain que vous n'êtes point Lancelot, mon jeune garçon.
LANCELOT
Je vous en conjure , ne bavardons paslbllemcnt et plus long-temps là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était votre jeune garçon , qui est votre fils, et qui vous prouvera qu'il est votre enfant
GOBBO.
Je ne puis croire que vous soyez mon fils.
LANCELOT
Je ne sais qu'en penser ; mais je suis Lancelot, le valet du Juif, et je suis sûr que Marguerite, votre femme , est ma mère.
GOBBO.
Oui, en effet, elle se nomme Marguerite : je jurerai que si tu es Lancelot, tu es ma chair et mon sang. Dieu soit adoré ! Quelle barbe tu as acquise! 11 l'est venu plus de poils au menton qu'il n'en est venu sur la queue de Dobbin , mon hmouier.
LE MARCHAND DE VENISE
LANCELOT
Il paraîtrait, en cela, que la queue de Dobbin croit à rebours. Je suis sûr que la dernière fois que je l'ai tu il avait plus de poils à la queue que je u'en ai sur la face.
GOBBO.
Soigneur! que tu es changé î — Comment tous accordez-vous ensemble , ton maître et toi? Je loi apporte un présent : comment êtes-vous ensemble aujourd'hui!
LANCELOT
Fort bien, fort bien. Mais quant a moi, puisque j'ai placé mon repos dans la résolution do ra'enfuir de chez lui , je n'aurai point de repos que je ne me sois évadé à quelques pas de lui. Mon maître est un vrai Juif. Lui donner un présent, à lui ! Donnez-lui une hart : je meurs de faim a son service : vous pouvez me compter les côtes avec vos doigts. Mon père , je suis ravi que vous soyez venu ; donnez-mot votre présent pour un monsieur Bassanio, qui vraiment donne, lui, de rares et belles livrées : si je ne le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare fortune! Tenez , le voici lui-même. — Pour lui, mon père ; car je veux devenir Juif si je sers le Juif plus long-temps.
( Entra BuMnio •rec L^mrdo, «t an ou deux Minât. ) BASSANIO.
Vous pouvez le faire ; — mais faites si bien diligence, que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures. — Aie soin que ces lettres soient remises. Donne le» livrées à faire, et prie Gratiano de venir dans l'instant me trouver chez moi.
LANCELOT
Donnez-lui, mon père.
GOBBO.
Dieu bénisse votre seigneurie I
BASSANIO
Bien obligé : me veux-tu quelque chose ?
GOBBO.
Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon...
LANCELOT
Non vraiment ; ce n'est pas un pauvre garçon : c'est le valet d'un riche Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous l'expliquera....
GOBBO.
ïî a, monsieur, une grande rage, comme qui Uirau de servir....
LANCELOT
Oui ; somme toute , le résultat est que je sers le Juif, et que j'ai bien envie, comme mon père vwn l'expliquera.
GOBBO.
Son maître et lui , sauf le respect dû à votre seigneurie, ne sont guère compères.
LANCELOT
Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité, c'est la cause qne je...., comme mon père, qui est, je m'en flatte, un vieillard, tous le fructifiera (1).
GOBBO.
J'ai ici quelques paires de pigeons, dont je voudrais faire présent à votre seigneurie ; et nu prière est que....
LANCELOT
En peu de mots, la requête est impertioeBte pour moi, comme votre seigneurie le saura par cet honnête vieillard ; et quoique je le dise, que qu'il soit un vieux homme , cependant le pauvre homme est mon père.
BASSANIO
Qu'un de vous parle pour deux. — Que voûtavous?
LANCELOT
Vous servir, monsieur.
GOBBO.
Voilà le mal de la chose, monsieur.
BASSANIO
Je te connais très bien : tu as obtenu ta reqoétt. Shylock, ton maître, m'a parlé le jour même, et t'a avancé; supposé que ce soit un avancement que de quitter le service d'un riche Juif, pour devenir le laquais d'un maître si peu fortuné.
LANCELOT
Le vieux proverbe est très bien partagé entre mon maître Shylock et vous, monsieur : vous avez la grâce de Dieu , monsieur, et lui, il a de quoi.
C'est fort bien dit : bon père, va avec ton fils. — Prends congé de ton ancien maître, et informe-loi de ma demeure, pour t'y rendre. ( a m mu*. ) Donnez-lui une livrée plus ornée qw celle de ses camarades.
(I) Mol à la Rabelais; c'est-à-dire : tous le Un ea> lendrt en vous faisant cadeau do froil.