ACTE II, SCÈNE T
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son de son père ; sur l'or et les bijoux dont elle s'est munie ; quelle suite elle a à ses ordres. Si jamais le Juif, son père , entre dans le ciel , ce ne sera que par considération pour sa fille ; et jamais le malheur n'osera traverser les pas de cette belle , qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi; parcours cette lettre en marchant; la belle Jessica me servira de porte-flambeau.
( IU sortant. )
SCÈXE V.
SHYLOCK .t LANCELOT.
SHYLOCK
Allons ; tu verras par tes yeux , et tu jugeras de la différence qu'il y a entre le vieux Sbylock et le jeune Bassauk). — Eh bien! Jessica! — Tu n'assouviras pas ta gloutonnerie (1) , comme tu as fait avec moi.— Jessica ! — Et tu n'auras pas le loisir de dormir et de ronfler, et de déchirer tes habits. —Eh bien ! Jessica ! Quoi donc ?
LANCELOT
Holà, Jessica t
SHYLOCK
Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.
Votre seigneurie avait coutume de me repro-
(1) Le mot est : tu ne gourmandiseras pas ( thou tkalt not gormandise ); mot fort ancien et venu d'un roi danois. Les Danois , vers la On du neuvième siècle . furent défait* par Alfred, à Edendon dans le Willshire. Un des articles de pais, fut que GuUirum . leur roi , communément appelé Gortnond , se soumettrait à recevoir le baptême , et que le roi Alfred serait son parrain. Alfred lui donna le nom d'Alhelstan, et l'adopta pour son Ois. Pendant le séjour des Danois dans cette province , ils passèrent leur temps dans la bonne chère , dans la paresse et l'indolence. De là vient que comme nous les appelons encore aujourd'hui lur-danes , pour leur paresse , nous donnons aussi le nom de gurmondiztrt , gourmands , à ceux qui sont adonnés à la crapule et à la bonne chère , a cause de la gloutonnerie de Gornaond , et surtout de celle de son armée. Voilà les seuls mnoumens que les Danois aient laissés d'eui à la postérité , pendant tout le temps qu'ils campèrent dans le Wiïtîhlrr.
cher que je ne pouvais rien faire sans qu'on me le dise.
(Entre Jewlc*.)
JESSICA
Appelez-vous? Que désirez-vous de moi?
SHYLOCK
Je suis invité à souper dehors, Jessica : voilà mes défs — Hais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis invité ; ils me flattent : eh bien , j'irai par haine, pour me gorger aux dépens d'un chrétien prodigue. — Jessica , ma fille , veille sur ma maison. — J'ai de la répugnance à sortir : il y a quelque malheur qui se brasse contre mon repos ; car j'ai rôvé cette nuit de sacs d'argent
Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune maître attend avec impatience votre arrivée.
SHYLOCK
Et moi la sienne.
LANCELOT
Et ils ont comploté ensemble.... je ne veux pas vous le dire... que vous verrez une mascarade ; mais si vous la voyez, alors ce n'était donc pas pour rien que mon nez a saigné le dernier lundi noir (1) , à six heures du matin ; heure à laquelle ce saignement tomba cette année-là, tandis qu'U était arrivé l'après-midi il y a quatre ans.
SHYLOCK
Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi , Jessica. Fermez bien mes portes , et lorsque vous entendrez le tambour, et le cri désagréable du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres, ni montrer votre tète en public sur la rue, pour regarder des fous de chrétiens, aux visages vernis et défigurés ; mais bouchez bien 1m oreilles de ma maison : je feux dire, les fenêtres ; que le son frivole de ces vaines folies n'entre pas dans ma maison sérieuse et sage. — Par le bâton de Jacob , je jure que je ne me sens nulle envie d'aller à un festin en ville ce soir ; mais je veux y
(1) Le lundi de Pâques, appelé le lundi noir, parce que sous la trente-quatrième année du régne d'Edouard III. le 14 avril, et le lendemain de Pâques, en 1360, lorsque le roi Edouard était campé avec son armée devant Paris , ce jour fut si nébuleux et si mêlé de brouillards et de grêle . avec un froid si piquant , que
Voilà ce qiu a fait appeler ce Jour Black-Moonday , le lundi noir.
Gawv
Gl;2
LE MARCHAND DE VENISE
aller (i). v0Us, drôle, prenez les écrans, et annoncez que je vais y aller.
LANCELOT
Jetais vous précéder, monsieur. — Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, veillez bien à la fenêtre : vous verrez approcher un chrétien qui mérite bien les regards d'une Juive.
(Uncriot ion.)
SHYI.OCK.
Ah! que vous dit cet imbécile, de la race d'Agar?
JESSICA
Il me disait : Adieu , ma maltresse ; rien de plus.
SHYLOCK
Ce fou de Patch (2) est assez poli ; mais c'est un énorme mangeur; une vraie tortue pour le profit; il dort pendant le jour plus qu'un chat sauvage. Les lourds frelons ne conviennent pas dans ma ruche. Ainsi que je me sépare de lui ; et cela pour le céder à un quidam que je veux qu'il aide a dépenser promptement la bourse qu'il m'a empruntée. — Allons, Jessica, rentrez. Peutêtre reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous recommande. Fermez les portes sur vous. On ne peut jamais être trop prudent. Ce qu'on attache bien on le retrouve : c'est un proverbe qui ne vieillit jamais dans une ame économe.
(II.OTI.)
JDiSICA.
Adieu. — Et si le malheur ne m'en veut pas, j'ai, moi , perdu un père et vous une fille.
(Elle mrt.)
(1) Il pareil qu'on attachait quelque idée superstitieuse à l'accident de saigner du nei.
(2) Patch , ou CovoUon , noms de Tous , qui portaient an habit de pièces de plusieurs couleurs.