‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 680 sur 689 · ACTE IV, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE I

Quel jugement aurai-je à redouter, si je ne fais point de mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves que vous employez dans vos travaux serviles, comme vos ânes, vos chiens et vos mulets, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire : « Rendez-leur la liberté; faites, > faites-leur épouser vos filles? Pourquoi suent- » ils sous des fardeaux ? Donnez- leur des lits aussi » doux que les vôtres. Que leur palais soit flatté » par les mêmes mets que les vôtres. » Vous me répondez : • Ces esclaves sont à nous. • — Je vous réponds de même : « La livre de chair que j'exige » de lui m'appartient : je l'ai payée assez cher, et » je la veux. Si vous rejetez ma requête, honte à » vos lois ! Il n'y a plus ni foi ni force dans les dé- « crets du sénat de Venise. » — J'attends que vous me rendiez justice. Parlez : l'aurai-je?

LE DOGE

Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée jusqu'à ce que Bellario , savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour résoudre cette question difficile, soit arrivé.

SALARINO.

Monseigneur, il y a à la porte un exprès nouvellement arrivé de l'adouc, et qui apporte des lettres du docteur Bellario.

LE DOGE

Faites-le entrer. Qu'il donne ces lettres.

Espère, Antonio. Allons, prends courage : le Juif aura ma chair , mou sang et mes os , avant que tu perdes une seule goutte desangpour moi. ANTONIO.

Je suis dans le troupeau une brebis lépreuse dévouée à la mort. Le fruit le plus faible tombe le premier : laissez-moi de même subir mon sort. — Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et composer mon épitapbe.

( Enire Ntam dtfgoirfc en clerc d'aroeat.) LE DOGE.

Venez-vous de Padouc , et de la part de Bellario?

NÉIUSSA.

Oui, monseigneur: Bellario salue votre seigneurie.

BASSANIO

Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'ardeur?

la chair de ce

GEATIANO.

O dur Juif, ce n'est pas sur ce cuir, c'est bien plutôt sur ton cœur ( 1 ) que tu en affiles le branchant ; il n'est point de métal , pas même la hache du bourreau, qui ait la moitié du tranchant d ta jalouse haine.. Les prières né peuvent-elles te toucher?

SHYLOCK

Non, tu n'as pas assez d'esprit pour en faire de capables de me toucher.

GRATIANO

Puisses-tu être damné dans les enfers, chien inexorable ! Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie! Tu m'as presque fait chanceler dans ma foi : j'ai été tenté d'embrasser l'opinion de Pythagore ; de croire avec lui que les aines des animaux passent dans des corps humains. La tienne animait un loup féroce ; on le pendit pour ses meurtres , et son une échappée du gibet, lorsque tu étais dans le ventre de ta mère immonde, passa dans ton fœtus. Tes désirs sont d'un loup cruel ; comme lui , tu es altéré de sang et affamé de carnage.

SHYLOCK

Tant que tu n'effaceras pas la signature de mon billet, tu ne feras qu'épuiser tes flancs en vaines clameurs. Répare ton esprit, bon jeune homme, tu le ruines en pure perte. J'attends ici justice. LE DOGE.

La lettre de Bellario recommande à la cour on jeune et savant jurisconsulte. Où est-il?

NÉRISSA

Ici près, qui attend votre réponse , pour savoir si vous voulez le recevoir.

LE DOGE

De tout mon cœur. Allez, trois ou quatre d'entre vous; priez-le de venir prendre sa place. Je vais en attendant faire part à la cour de la lettre de Bellario.

« Votre grâce saura qu'à la réception de sa > lettre je me suis trouvé très malade. Mais au

• même moment que votre exprès est arrivé, un

• jeune docteur de Rome, nommé Balthazar,

• m'était venu rendre visite. Je l'ai informé des

(1) Il y a un jeu de mots dans l'original. Le mol tout, qui signifie am* en anglais, se prononce comme le mot «oa/ , oui signifie soulier.

LE MARCHAND DE VENISE

» particularités du procès pendant entre le Juif

• et le marchand Antonio. Nous avons feuilleté

• nombre de livres ensemble. Il est muni de mon » avis. Son savoir, dont je ne saurais trop louer

• l'étendue, y ajoutera un nouveau poids ; dans ma ■ triste absence , il remplira ma place auprès de » votre grâce. Je vous en supplie , que sa grande

• jeunesse ne lui ravisse point l'estime ni le

• respect qu'il mérite ; car je ne vis jamais un ■* corps si jeune avec une tête si mûre. Je le re- » commande à vos bontés. Lorsque tous le con- » naîtrez, tous rendrez justice à son mérite. •

( Eotm Portia m robe de doeuor m droU.)

Vous entendez ce que m'écrit Bellario. Hais voici, je crois, le docteur. — Donnez-moi votre maïu. Yeuez-vous de la part du vénérable Bellario!

POUTIA.

Oui, monseigneur.

Soyez le bien-venu. Prenez votre place. Bteavous instruit de la question qui occupe aujourd'hui la cour?

Je connais U cause de point en point Quel est ici le marchand, et quel est le Juif?

LE DOGE

Antonio et le vieux Shylock, approchez tous deux.

Vous nommez-vous Shylock?

SHYLOCK

le me nomme Shylock.

Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant vous vous y êtes pris de manière que les lois de Venise ne peuveut vous empêcher de le suivre. { k Aotoaio. ) Vous courez risque d'être sa victime; u'est-il pas vrai?

ANTONIO

Oui, il le prétend du moins.

Reconnaissez-vous le billet?

ANTONIO

Je le reconnais.

D fout donc que le Juif soit miséricordieux.

SIIYLOCK.

Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?

Le caractère de la clémence est de n'être put forcé. Elle tombe , comme la douce pluie do ad sur l'humble plaine. Elle produit un double bonheur : le bonheur de celui qui donne, le bockde celui qui reçoit. C'est dans le pouvoir, k pouvoir le plus grand (1). Elle sied au monarque sa le trône, bien mieux que son diadème. Set sceptre montre la force de son autorité twif» relle, il est l'attribut de la vénération et <k b majesté; mais la clémence est au-dessus do pouvoir attaché au sceptre , elle a son trône dans le cœur des rois. C'est un des auributs de Dieu Inmême, et les puissances de la terre se rappellent d'autant plus de Dieu qu'elles swwibwm mêler la clémence à la justice. Ainsi, Joif, quoique la justice soit l'objet de ta poursuite, lis cette réflexion , qu'en ne suivant que U rigueur de la justice , nul de nous ne pourrait espérer ù salut : nous prions pour obtenir la démence; cl cette prière que nous faisons pour nous-méira, nous enseigne à tous à rendre aux autres des acw de clémence. Je me suis étendu sur «sujet, dw le dessein de tempérer la rigueur de te poursuites, qui, si tu les continues, forceront le sfwt de rendre un arrêt contre ce marchand.

SHYLOCK

Que mes actions retombent sur ma tfte! I« réclame la loi. Je veux qu'on remplisse les clans» de mon billet.

N'est-il pas en état de payer?

BASSAMO.

Oui ; je lui offre ici , aux yeux de la cour, fc double de la somme. Si ce n'est pas asei. Ie m'oblige à lui payer dix fois la somme, «« .peine de perdre mes mains, ma tête et mon cmr. Si cela ne peut le satisfaire v il est manifeste q* c'est la méchanceté qui opprime l'innocence. J« vous conjure de faire plier la loi sous voire autorité. Préférez une légère injustice pour bitt m* grande justice. Rejetez la demande de ce end démon.

(1) Ou le plus sublime dans les plus grand»; <* 4" s'agrandit avec la grandeur. Les deux inotsugU»"" mettent ces trois sens.

Page 1