‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 8 sur 689 · F. AI · texte numérisé non relu

F. AI

français de Pierre Boaistuau; et, en 1562, elle vint se placer, mais encore avec des changemens considérables , dans un ennuyeux poème anglais de quatre mille vers , d'Arthur Brooke, intitulé : The Tragicai H ù tory of Romeue andJutiet (l'histoire tragique de Roméo et Juliette). Nous pouvons supposer que c'est à cette source anglaise que Shakspeare puisa. Cependant , en quoi la possession de ces matériaux, non encore adaptés à la scène, peutelle diminuer son mérite comme dramaturge ? l.a charpente de la pièce est une des plus régulières de son théâtre, et la richesse d'images et de langage qu'on y admire lui appartenait en propre. L'idée générale , vaguement générale , de deux jeunes gens fous d'amour l'un pour l'autre, a sans doute été donnée à notre poète par les auteurs qu'il a consultés ; mais qui d'entre eux avait conçu le portrait si bien dépeint du caractère passionné de Juliette dans la transition de sa confiance de jeune fille en la sympathie des autres, à l'assertion de sa propre supériorité sur leurs esprits vulgaires dans la majesté de son désespoir? Au reste, faire l'éloge de ce drame magnifique , ce serait comme dorer de l'or fin.

Henri IV. Partib I ( 1597 ). Cette pièce peut défier le monde d'en produire une autre plus originale et plus riche en caractères : le zodiaque entier du génie théâtral n'a point de constellation composée d'autant d'étoiles fixes et brillantes de la première grandeur, comme on en voit groupées ici : c'est un prince destiné à la gloire d'Azincourt , c'est un Falstaff , un Hotspur, un Douglas et un Owen Glendower. L'intérêt de cette Première Partie d'Henri IV, qui est la meilleure , découle, sans aucun doute, de ses personnages plutôt que de ses incidens , non pas que ceux-ci soient maigres ou confus; au contraire, ils sont clairs, rapides et pleins ; mais l'action a plus d'obligations à ses agens qu'à son propre mouvement ; car, relativement à l'issue pnre et simple des événemens, je ne pense pas que

REMARQUES

Ton poisse dire que nous palpitions d'anxiété pour le succès d'un coté ou d'autre. Henri IV est un prince froidement politique ; et son adversaire , Northumberland , est même moins intéressant; il est si lâche, bien que téméraire pour un moment , et si faible , que nous ne prendrions pas le moindre souci de sa cause, n'était son fils, Harry Hotspur.

Mais les personnages les plus originaux de la pièce donnent de la rie et de l'intérêt à tout ce qui arrive. En première ligne se présente Sir Jean Falstaff. L'antiquité n'a rien qui lui rassemble, et le monde ne reverra jamais son pareil. La scène dans laquelle le jeune liai et lui jouent une explication supposée entre le prince et son père, est suffisamment étonnante par son action sur notre hilarité, dans sa première partie ; mais dans la dernière, lorsque le charmant et vieux coquin quitte le rôle de Henri IV, et prenant celui du prince, le bat , même là , il change notre étonnement en étourdissement. L'homme qui peut lire cette scène sans un contentement immodéré doit se coucher et mourir de léthargie.

Aucune expression ne pourrait rendre justice aux traits distingués du caractère valeureux qui brille dans le prince Henri, dans Hotspur, Douglas et Glendower. Le premier s'élève à la gloire après avoir été livré à des habitudes et à des occupations qui auraient éteint tout autre caractère que n'eût pas animé le feu grégeois inextinguible qui brûlait dans Henri d'Azincourt, et il brille, ainsi qu'Homère le dit de Diomède, comme une étoite qui *Wf baignée dans i'Océan. Il est comparativement plus sage que l'irascible Hotspur, et, conséquemment , heureux à plus juste titre. L'Écossais Douglas bat en retraite à la fin , mais c'est seulement lorsque la bataille est perdue et après avoir tué trois guerriers qui ressemblaient au roi. Il était personnellement peu intéressé dans la querelle ; sa réputation pouvait lui permettre de faire retraite sans causer aucun tort à son honneur, et en conséquence il montre, après avoir été prodigue

de valeur, une discrétion qui est aussi bien quo son courage le caractère de sa nation. Owen Glendower est un noble et rude portrait de l'héroïque caractère gallois , brave, vain , imaginatif et superstitieux : ii était le William Wallace du pays de Galles , et sa vanité ainsi que sa superstition peuvent se pardonner , car il inquiéta les Anglais jusqu'à ce qu'ils le crussent un magicien et lui apprissent à se croire tel.

Lk Roi Jean (1596, suivant Malone ; 1593, selon Dycc). Cette pièce historique, dit M. Malone, est fondée sur un drame intitulé : Tfus troubiesome Raigne of King John of £ngland,with the DUcoverieof King Richard- Cœur -de-Lion' s base son , vulgariy named the Bastard Faulconbridge ; also the death of King John al Swinstcad Abbey , as il uyas ( sundrie Urnes ) publickly acted by the Queen's Majesties' -players, in the II onourabie City of London. (Le règne orageux du roi Jean d'Angleterre, avec la découverte de l'enfant naturel de Richard-Cœur-de-Lion , vulgairement appelé le Bâtard Faulconbridge ; ainsi que la mort du roi Jean à l'abbaye de Swinstead , comme cela a été ( plusieurs fois) publiquement joué par les comédiens de Sa Majesté la reine, dans l'honorable cité de Londres. ) A une époque plus récente, ajoute M. Malone, un éditeur eut l'audace, en 1622, d'accoler à cette pièce le nom de William Shakspeare.

Ainsi il y avait sur le sujet du roi Jean une pièce historique anglaise plus ancienne que celle de Shakspeare (1), et il est curieux d'ob-

(1) Il en existe une autre encore plus ancienne, composée , suivant tout* probabilité i, avant 1563, par John Baie, évéque d'Ossorv en Irlande. Cette pièce vient d'être publiée pour la première foi» tous ce titre : Kynge Johan. A play in two parts. By John Bats. Ediled by J. Payne Collier, ësq. F. S. A. frvm the Ms. of the Author in the Library of his Graee the Duke of Devonshire. London i printed/or the Camden Society by John Bowyer lSricholt and son, Parliament Street. M. DCCC. XXX. VIII. In-K

Cette pièce, dont la moitié des personnage» sont aW- Koriquei , n'a rien de commun avec celle de Shakspeare.

SI R LA YIK ET LES OUVRAGES DR SHAKSPEARE

serrer que la première est un exact avant-courcardela seconde sous le rapportées incidens et des personnages. Je dis personnages, et non pas caractères , car Shakspearc a jeté plus de TwacKé dans le rôledeFaulconbridge que l'on n'en saurait trouver dans le prototype, plus de dignité dans celui de Constance, et plus de pathétique dans celui d'Arthur. Dans l'ancienne pièce , il n'était aucunement anticipé Kir le brillant pinceau de Shakspeare. Cependant, je ne suis pas sûr que, en imitant sinon la totalité, tout au moins la plus grande partie des incidens de l'ancienne pièce, notre poète n'en ait pas moins omis quelques uns qu'il eût pu changer en or pur, d'alliage qu'ils étaient. Je yeux désigner particulièrement cette scène de l'ancienne pièce dans laquelle Faulconbridge, exécutant l'ordre que lui a donné le roi Jean de piller les maisons religieuses, trouve une jeune nonne à la peau de satin dans le coffre où les trésors de l'abbé étaient supposes devoir se trouver. Si jamais la tragédie romantique eut besoin d'être relevée de comique, ce fut le Roi Jean de Shakspeare, et cette scène sous sa touche comique l'eût embelli.

n est à remarquer que le poète de l'Angleterre et le poète le plus éloquent qui nous ait donné un tableau des vertus de Brutus , a mis en drame le règne du roi Jean sans faire la moindre allusion à la grande Charte. Eut-il peur d'offenser la reine Elisabeth? Je ne le pense pas ; car il enfanta Jules César pendant le règne du roi Jacques, dont l'esprit était bien plus jaloux des principes populaires que celui d'Elisabeth. L'objet principal de Shakspearc était sans doute de refaire, en toute hâte, dune vieille pièce une nouvelle pour le théâtre.

Je regrette de plus que son puissant génie n'ait pas présenté sous un aspect poétique un autre événement du règne du roi Jean encore plus propre à la poésie, je veux dire la désolation superstitieuse qui s'empara de l'esprit des Anglais immédiatement après l'excommuni-

cation que le pape lança de Rome sur l'An* gleterre et sur son roi. La clôture des églises, la privation subite que la nation éprouva de tout l'exercice extérieur de son culte, le silence des cloches pendant la dorée du dimanche et la célébration de la messe avec les portes fermées aux laïques, toutes ces circonstances ont servi à Hume pour faire un tableau historique digne de TKe-Live (1) ; et que n'auraient— elles point été entre les mains de Shakspeare, comme matériaux d'un tableau poétique ?

Mais soyons reconnaissans envers notre poète pour son Roi Jean tel qu'il est. Il n'y a pas de doute qu'il met comme le sceau à la question de savoir s'il est probable que de bonnes tragédies historiques puissent sortir de la plume des meilleurs poètes , et un sceau négatif; car après que Constance quitte la scène, le Roi Jean de Shakspeare est plutôt l'exécution d'un criminel qu'une tragédie intéressante.

Cependant il y a dans cette pièce de notre poète des scènes et des passages qui ne peuvent jamais s'oublier. Le pathétique de l'entretien d'Arthur avec Hubert est entièrement de Shakspeare, ainsi que la totalité du rôle de Constance , sa mère, aussi bien que ce plus effroyablement intéressant des dialogues qui a lieu entre le roi Jean et Hubert, touchant le meurtre do jeune Arthur. Dans l'ancienne pièce, Constance a beaucoup de la virago dans son portrait ; dans Shakspeare c'est le caractère le plus intéressant qui soit dans la nature : c'est une mère passionnée et privée de son enfant. Ceux qui, comme moi, se trouvent plus âgés qu'ils ne le voudraient , peuvent se consoler quelque peu de leur âge en se rappelant qu'ils

jouer le rôle de Constance.

Tout est bien qui finit bien (159G).

Le plan de cette pièce fut primitivement tiré

(1) Dans mon appréciation de Hume comme historien, je le compare ("Mirent à Thucydide ; mais dans cette partie il me rappelle Tlte-Livc.

REMARQUES

de Boccace ; mois il fut immédiatement emprunté par Shakspeare h une nouvelle du Palace of Pleasure (Palais de Plaisir) de Pain ter, intitulée : GiUtu de Naréonne. Dans plusieurs circonstances notre poète a changé les incidens de son original. Son Hélène , l'héroïne de la pièce, est la fille d'un médecin renommé qui n'existe plus. C'est une jeune et belle orpheline, qui , ayant été élevée dans la maison de la comtesse de Roussillon, alors veuve, devient amoureuse du jeune comte Bertram de RoussUlon. Bertram est appelé à Paris par les ordres du roi. Sa Majesté souffre d'une maladie que ses médecins ont déclarée incurable ( nous eussions désiré que Shakspeare n'eût pas nommé la maladie ou qu'il lui en eût substitué une autre qu'on pût mentionner plus délicatement comme sujet de traitement pour une dame). L'amoureuse Hélène trouve parmi les recettes de son père un remède infaillible contre cette maladie, et, avec le consentement de la comtesse de RoussUlon , elle vient à Paris pour offrir ses services au roi. Us sont acceptés après beaucoup de difficultés, mais Sa Majesté est guérie; et Hélène , lorsqu'on lui dit de faire connaître la récompense qu'eUe désire, demande d'avoir le choix d'un mari parmi tous les nobles de la cour excepté les princes du sang royal ; le roi y consent, et elle nomme Bertram a qui le roi ordonne de se marier avec elle. Fier de sa haute naissance, il refuse d'abord ; mais, contraint , il donne sa main sans son cœur à Hélène, et, au lieu de consommer le mariage, il lui écrit pour lui dire que jusqu'à ce qu'elle pût se procurer un anneau qui ne devait jamais quitter son doigt, et qu'elle lui montrât un enfant de leurs œuvres à tous les deux, il ne l'appellerait jamais sa femme. Alors il abandonne la France, et entrant au service du duc de Florence, il obtient un poste élevé dans l'armée florentine ; mais au milieu de ses devoirs militaires il trouve le temps de devenir amoureux de Diane, jeune Florentine, la fille d'une pauvre veuve, et il essaie en vain de la

séduire. Cependant , son Hélène dédaignée eut bourrelée du remords d'avoir causé l'exil de Bertram, et animée par un sentiment religieux du devoir qui la pousse à faire un pèlerinage expiatoire. U parait cependant qu'il y avait quelque chose comme de l'amour humain , mêlé à sa piété céleste ; car eUe prend avec elle de l'or et des bijoux et part pour Florence où , par une de ces heureuses probabilités particulières au drame, elle tombe chez la veuve et Diane , déjà mentionnées. Hélène persuade à cette dernière , par de l'argent et des paroles, de promettre à Bertram un rendez-vous , à la condition d'avoir de lui son anneau de famiUe et de lui permettre, à elle la femme de Bertram, de se substituer en ses lieu et place. Bertram se sépare de ion anneau, et Hélène obtient les moyens de le contraindre à l'épouser. Bertram, ajoutant foi au bruit de la mort de sa femnle, retourne en France ; ainsi fait Hélène, non comme Gflette dans la nouvelle, avec deux jumeaux dans ses bras , mais seulement comme tes dames qui aiment ieutè maris désirent être. Bertram, après une explication complète devant le roi , consent à aimer sa femme pour toujours , et a l'amertume passée, la douceur n'en est que mieux venue. » Le rôle du bravache menteur, Parollcs, est passablement comique ; mais , comme le remarque Schlegel , Falstaffnous fait oublier tous les autres héros comiques de Shakspeare.

Somme totale, cette pièce est loin d'être au premier rang parmi celles de Shakspeare. Le repentir de Bertram ne nous donne pas une profonde confiance en son bonheur conjugal avec une compagne qu'U a été forcé d'épouser et qui Ta triché pour se faire recevoir. Le dénoûment aussi est , sans nécessité, embarrassé par l'apparition de Diane et de sa mère devant le roi de France ; mais quelques uns des aphorismes les plus heureux et des passages les plus poétiques de Shakspeare se trouvent dans cette comédie. Bien que les caractères ne soient pas profondément tracés, ceux

SUR 1A VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE. xxxjij

et de la comtesse de Roussillon sont j de la poésie pour intéresser notre imagination nous prenons le parti de la pre- j à une femme qui a survécu à sa jeunesse et à ruière* parce que c'est une femme qui aime j sa beauté ; et cependant il n'y a pas , dans l'un sincèrement et qu'elle n'est traversée dans son ou l'autre sexe, d'âge qu'une expression de amour que par l'odieuse aristocratie de Ber- bienveillance ne puisse embellir lorsqu'elle est tram ; mais la mère de Bertram adoucit la co- retracée par un esprit intelligent. Cette cornière que nous ressentons contre l'orgueil de fcmffle de son tils; elle rachète sa noblesse par son retour à la nature. Compatissante, et admettant généreusement les droits naturels de l'intelligence et de la sensibilité, elle vénère la mémoire du profond médecin , Gérard de Narbonne, et chérit la fille qu'il a laissée orpheline, au point qu'elle l'appelle môme sa propre fille quand elle fait plus que de soupçonner la passion d'Hélène pour son fils. Pendant que celle-ci vient en sa présence elle

Eren to il val witb me , whcn I vas young. If wt are Nauire'1, thèse are ou»; thia tbora Don la our rose of jcralh righlly belong — OurMood totbis, ihi» to our blwd ia boni ; Il a tfae sbew and seal or Nature'* trotli , VTbere Ioto'i stroog passion ia impreis'd in Ij our rcmembnocesordajs foregone.

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