ACTE I, SCÈNE HT. 3i
Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnête homme , du moins on me doit le titre d'ennemi franc. Oui, l'on se fie à moi en me muselant, ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Ainsi, j'ai résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais la bouche libre , je voudrais mordre ; si j'étais libre, je voudrais agira mon gré : jusrpie-là , laissemoi rester ce que je suis ; ne cherche point à me changer.
CONRADE.
Ne pouvez-vous tirer aucun pai'ti de votre mécontentement?
DON JUAN
J'en tire tout le parti possible , car c'est tout ce qui m'occupe. — Qui vient ici ? Quelles nouvelles, Borachio ?
( Entre Boracbio. )
BORACHIO.
J'arrive ici d'un grand souper. Léonato traite le prince votre frère avec un appareil royal , et je puis vous donner connaissance d'un mariage projeté.
DON JUAN
Est-ce une base sur laquelle on puisse fonder quelqu^e méchanceté ? Nomme-moi le fou cjui est si impatient de se fiancer à l'inquiétude.
BORACHIO.
Eh bien ! c'est le bras droit de votre frère.
DON JUAN
Qui ? le merveilleux Claudio ? ' ;
BORACHIO.
Lui-même.
DON JUAN
Aimable ëcuyer î à qui , à qui ? Sur quelle belle jette-t-il les yeux?
BORACHIO
Diantre ! — Sur He'ro , la fille et l'iiëritière de Lëonato.
DON JUAN
Poulette précoce de mars ! Comment l'as-tu su ?
BORACHIO.
Employé à parfumer une salle humide , jai vu venir à moi Claudio et le prince se tenant par la main. Leur conférence était sérieuse; je me suis caché derrière la tapisserie ; de là je les ai eiltendus . concerter ensemble c[ue le prince demanderait Héro pour lui-même , et qu'après l'avoir obtenue il la céderait au comte Claudio.
DON JUAN
Venez , venez , suivez-moi ; cette découverte peut devenir un aliment pour ma rancune. Ce jeune parvenu a toute la gloire de ma chute. Si je puis lui nuire de quelque côté, je ti'availle pour moi en tout sens. Vous êtes deux hommes sûrs : vous me servirez.
CONRADE.
Jusqu'à la mort, seigneur.
DON JUAN
Allons nous rendre à ce grand festin .- leur fête est d'autant plus brillante qu'ils m'ont subjugué.