ACTE III, SCÈNE III
j'étais alors un arbre qui voyait ses rameaux courbes sous le poids de ses fruits : mais dans une nuit survient un orage , ou des brigands , appelez-les comme vous voudrez : ils secouent sur la terre mes rameaux pendans , et me dépouillent de mes fruits et même de mes feuilles, pour me laisser exposé nu aux injures de l'air.
GUIDÉRIUS.
0 instabilité de la faveur !
BÉLARIUS.
Et ma faute ne fut , comme je vous l'ai dit souvent , que le crime de deux scélérats dont les faux sermens prévalurent sur mon honneur exempt de reproche. Us jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les Romains. Delà mon bannissement ; et depuis vingt années, ce rocher et ces foyers ont été mon univers. J'y ai vécu dans une honorable liberté : j'y ai plus payé au ciel de pieux hommages , que je n'avais fait dans tout le cours précédent de ma vie. — Mais ce nesontpas là les entretiens d'un chasseur. Courons gravir ces montagnes ; celui qui frappera le premier la proie , sera le roi de la fête ; il sera servi par les deux autres , et nous ne craindrons aucun de ces poisons qui s'attachent aux places d'une éminentefortune. Je vous rejoindrai dans les vallons. {Giddérius et yirviragus disparaissent.) Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles de la nature! Ces deux jeunes gens ne se doutent pas qu'ils sont les fils du roi , et Cymbeline ne songe guère qu'ils sont vivans. Ils se croient mes enfans, et quoiqu'élevéssi simplement dans l'obscurité de cette caverne
25o CYMBELINE,
où ils n'entrent qu'en rampant , déjà leurs pense'es atteignent la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions les plus simples et les plus vulgaires , la nature donne à leurs traits un air de princes qui surpasse de bien loin tout l'art des autres hommes Ce Polydore , l'héritier de Cymbeline et de la Bre tagne , que le roi son père nommait Guidërius, ô Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à Irois pieds je raconte les exploits belliqueux de ma jeunesse toute son âme s'élance vers mon récit : lorsque je dis : « Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je » posai mon pied sur sa gorge » , dans le moment son sang royal colore ses joues, une sueur le couvre ; il raidit ses muscles et se met lui-même dans la posture qui représente l'action que je raconte. Et son jeune frère Cadw^al , autrefois Arviragus , dans une attitude semblable , anime , échauffe mon récit , et montre que son âme sent bien plus encore. — Écoutons : ils onl fait lever le gibier. — 0 Cymbeline ! le ciel et ma conscience savent que tu m'as injustement banni : en revanche , je t'ai volé tes deux enfans à l'âge de trois et de deux ans ; voulant te priver de tes héritiers comme tu m'avais dépouillé de mon héritage. Euriphile , tu fus leur nourrice ! ils la prenaient pour leur mère, et chaque jour ils vont honorer son tombeau : et moi , Bélarius , qui me nommes aujourd'hui Morgan , ils me croient leur véx'itable père. — La chasse est en train.
(Il son.