ACTE III, SCÈNE IV
IMOGÉNE.
Et moi, honnête Pisaiiio , que ferai-je pendant ce temps-là? Où habiterai-je? Comment vivre, ou quelle consolation aurai-je dans la vie, api'ès que je serai morte pour mon ëpoux ? et lui pour moi ?
PISANIO.
Si vous retournez à la cour —
IMOGÈNE
Plus de cour, plus de père : je ne veux plus de de'mêle's avec ce vil noble, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite était pour moi plus effrayante qu'un siège.
PISANIO.
Et si vous renoncez à la cour , vous ne pourrez pas alors rester en Bretagne. En quels lieux irez-vousV
IMOGÈINE.
En quels lieux ? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits? Dans le grand livre du monde, notre île parait en être une partie, sans y être comprise; c'est un nid de cygne sur un vaste étang. Crois , je te prie , qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.
PISANIO.
Je suis bien aise que vous songiez à chercher un autre séjour. L'ambassadeur de Rome arrive demain au havre de Milford : si vous pouviez conformer votre extérieur à l'état de votre fortune , et cachersous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril, vous marcheriez dans une route agréable oii vous seriez à portée de voir Peut-être
ToM. vu. Shaks/iearc. l'J
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seriez- vous tout près des lieux où habite Posthumus ; ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions , assez près du moins pour que la renomme'e apportât, d'heure en heure, à votre oreille le re'cit fidèle de toutes ses démarches.
Oh ! pour arriver là , je hasarderai tout, excepté la perte de mon honneur.
PISANIO.
Hë bien , voici mon expédient. Il vous faut oublier que vous êtes une femme , passer du commandement à l'obéissance, dépouiller cette pudeur timide et délicate , qui est 1 apanage de votre sexe, ou pour mieux dire, qui est la femme elle-même, et affecter un courage badin, être vif à la repartie, insolent et d'une humeur aussi mutine que la belette ^'s^; oui, il vous favit négliger aussi ce trésor
précieux de vos joues, et les exposer (0 cœur
barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs empressées de Titan qui prodigue à tous ses baisersj il vous faut renoncer à vos atours élégans et étudiés, qui rendi'aient Junon jalouse.
IMOGÈNE
Hé bien, épargne les paroles : je vois ton but, et déjà je me sens presque un homme.
PISANIO.
Commencez seulement par le paraître. Je l'avais prévu : déjà j'ai préparé un habit d homme; il est ici dans mon bagage avec le chapeau, la chaussure, et tout le reste. Voulez-vous dans ce travestissement ,