CE QUE VOUS VOUDREZ, COMÉDIE
ToM. VII. Shakspeare. 23
SUR
i^uoiQUE la partie comique de cette pièce appartienne toute entière à Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y retrouvons aussi cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont Plante s'est plus d'une fois servi pour le nœud de ses comédies, et que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses Méprises.
Lorsque Rome fut conquise en 1527 par les Espagnols et les Allemands , il se trouva paniii les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio, qui avait un hls et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une ressemblance si parfaites , que , s'ils changeaient d'habillemens , le père lui-même avait peine à les distinguer (i).
(i) Sùnillima proies ,
Indiscreta suis , gralusque parentibus en or.
(Virgile. )
Paolo, c'est le nom du garçon, fut le partage d'un Allemand, et sa sœur jumelle Nicuola tomba entre les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur , dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio parvint à se sauver de la captivité , et ayant soustrait , en les cachant dans la terre , une grande partie de ses richesses à la cupidité des ennemis, il se mit à la recherche de ses enfans, racheta sa fille, mais ne put retrouver son fils , et le crut mort.
Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome , et se retira à Erte , lieu de sa naissance. Ce fiit là qu'un autre marchand, veuf depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola, et la demanda en mariage 5 mais Ambrogio craignant que cette union peu assortie du côté de l'âge ne fût pas heureuse pour Nicuola , et ne voulant pas refuser trop brusquement ce vieux soupirant , lui dit qu'il ne se séparerait pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait toujours.
Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le cœur d'un jeune gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et ne fut pas indifférente à
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son amour. Dans ce temps là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parens, pour ne pas la laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio qui changea bientôt d'objet , et se porta vers la fille de Lanzetti , la belle Catella. Au contraire, IMicuola revint à Erte toujours plus amoureuse, et apprit avec la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il déposa sa fille dans un couvent où était Camilla , nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il avait avec sa nièce Camilla. Un jour il lui racontait avec tristesse qu'il lui était mort un jeune page qu'il aimait , et qui lui était très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en homme , et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante l'aida dans ce projet. Elle fut admise en effet sous le nom de Romulo , dans la maison de son infidèle 5 et comme Julia, dans les Deiijc Gentilshommes de Vérone ^ elle fut bientôt
chai'gée d'aller parler à sa rivale de lamour de son maître. Catella était peu sensible aux sollicitations de Lattanzio ; mais le faux page fit une telle impression sur son cœur, qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui l'envoyait.
Pendant ces intrigues, celui dont Paolo était le prisonnier l'avait pris en affection , au point que venant à mourir , il l'avait fait son héritier. Paolo s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son père. Il passe sous la fenêtre de Catella , qui le prend pour le prétendu page. Ambrogio arrive; Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de reprendre les habits de son sexe , et court annoncer au père qu'elle lui conduira sa fille le lendemain.
Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante où l'on avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec la duègne qui lui découvre tout , lui vante la constance de son ancienne maîtresse, et prépare la réconcilia-
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tion qu'achève la vue de Nicuola elle-même.
Catella prend, toujours Paolo pour Romulo. Paolo qui l'aime s'aperçoit de sa méprise et la détrompe.
Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils, et consent au mariage de sa fille. Lanzetti , qui a cru que Paolo n'était autre que Nicuola déguisée , revient de son erreur , et accorde aussi Catella au fils d'Ambrogio.
C'est avec sa négligence ordinaire que Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne connaît point , n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de Bandello. Eu général , les événem.ens de la nouvelle sont conduits avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie 5 mais c'est dans les caractères, le comique des situations et la poésie des détails , que Shakspeare se montre supérieur, et fait oublier tous les l'eproches d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité de sir André , de sir Tobie et du bouffon , les espiègleries de la friponne Marie , la gravité comique et les prétentions de Malvolio , la scène déli-
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cieuse du jardin et de la lettre , le duel de sir André et du faux page , le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola, un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais appellent humour , tout contribue à rendre cette pièce une des plus agréables de Shakspeare.
Selon le docteur Malone , elle aurait été écrite dans l'année 1614, mais dans une comédie de Benjonson , antérieure à cette date , on trouve un passage qui semblerait applicable à la Douzième nuit. Benjonson saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de Shakspeare. Un de ses personnages dit à la fin de l'acte m de sa pièce intitulée : Everj man oui ofhis humour.
"... Il eût fallu que sa comédie fût fondée » sur une autre intrigue comme celle d'un duc » amoureux d'une comtesse , tandis que cette » comtesse sei^ait amoureuse du fils du duc , et )) ce fils du duc amoureux de la suivante de la >) dame. Vivent ces amours embrouillés avec « un paysan bouffon pour valet , plutôt que des » événemens trop rapprochés de notre temps ! »
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