‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 22 sur 294 · ACTE II> SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II> SCÈNE I

commençait à prendre vie et à la quereller. Elle a ose' me dire , sans se douter qu'elle parlait à moi , que j'étais le bouffon du prince , et que jetais plus insipide qu'un grand dégel. Sarcasmes sur sarcasmes, elle m'en a tant dit que je suis reste comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui le vise. Ses propos sont des poignards ; chaque mot vous assassine. Si son souffle était aussi terrible que ses expressions , il lancerait la mort jusqu'au .pôle. — Eût-elle tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu'il eût transgressé, je ne voudrais pas d'elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche à Heixule, et aurait mis sa massue en copeaux pour attiser le feu. Allons, ne me parlez pas d'elle , c'est l'infernale Até ^'*' déguisée. Pkit à Dieu qvie quelque habile clerc daignât la conjux-er ! Car tant qu'elle sera sur cette terre , un homme pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un sanctuaire ; et je crois que l'on ne pèche qu'atin d'y arriver plus tôt, tant la peine , le trouble et l'horreur suivent partout ses pas.

( ReQtrent Claudio el Béatrice.)

DON PÈDRE. ,

Regardez, la voici qui vient. ■

BÉNÉDICK.

Voulez-vous promptement m'envoyer au bout du monde pour votre service? Je vais aux antipodes sous le plus léger prétexte dont vous voudrez colorer mon voyage. Je cours vous chercher un curedent aux dernières limites de l'Asie , prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean ('9) , arracher un

poil de la barbe du grand Cham , ne'gocier quelqu'ambassade chez les pygraées , plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier ?

DON PÈDRE

Nul autre que de vous retenir ici comme bonne compagnie.

BÉNÉDICK.

Adieu. Vous avez céans vin mets qui n'est pas de mon goût , seigneur. Je ne puis souflfinr cette dame Caquet.

( Il sort. ) DON PÈDRE.

Je vous apprends, madame , que vous avez perdu le coeur du seigneur Béne'dick.

BÉATRICE

Il est vrai , prince , qu'il me le prêta jadis pendant quelques heures, et je le lui payai avec usure; je jouai le double contre le simple. Il me regagna son coeur avec des dés pipés. Ainsi votr-e excellence a raison de dire que je l'ai perdu.

DON PÈDRE

Vou^s l'avez mis par terre , madame , vous l'avez mis par terre.

BÉATRICE

Je serais bien fâchée qu'il prit un jour sa revanche sur moi , seigneur ; je craindrais trop d'être mère de sots enfans. — Je vous présente le comte Claudio que vous m'avez chargé d'amener.

DON PÈDRE

Hé bien ! qu'avez-vous ? D'oii vient cette tristesse?

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