ACTE I, SCÈNE V. SgS
OLIVIA
Il est mùr, monsieur ; il i^ésistera à la pluie et au vent.
VIOLA
C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis , et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les couleurs. Madame , vous êtes la plus cruelle des beautés qui respirent, si vous conduisez tous ces attraits au tombeau sans en laisser aucune copie à l'univers.
OLIVIA
Oh! monsieur, je n'aurai pas le cœur si dur : je veux tirer plusieurs copies de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque parcelle, chaque article sei-a coté dans mon testament j par exemple, item, deux lèvres passablement vermeilles : item, deux yeux gris avec des paupières dessus : item, un cou , un menton, et ainsi de suite. Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation ?
VIOLA
Je vois ce que vous êtes : vous êtes trop fière ; mais fussiez-vous le diable, vous êtes belle : mon seigneur et maître vous aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous couronnée et proclamée la merveille incomparable de la beauté.
OLIVIA
Comment m'aime-t-il?
VIOLA
Avec des adorations , des larmes fécondes , des gémissemens qui tonnent l'amour, et des soupirs de
feu (^«).
OLIVIA
Votre maître connaît mes dispositions : je ne puis l'aimer. Cependant je le crois vertueux , je sais qu'il est noble, d'un rang illustre , d'une jeunesse dans sa pleine fleur. Il a les suffrages de tout le monde ; il est libéral, savant, et vaillant; et plein de grâce dans ses proportions , dans sa taille et sa tournure ; mais malgré toutes ces qualités , je ne puis l'aimer : il y a long-temps qu'il aurait dû se le tenir pour dit.
VIOLA
Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, avec la violence de son martyre, et menant une vie qui est une véritable mort , je ne trouverais aucune raison, aucun sens dans votre refus, et je ne le concevrais pas.
OLIVIA
Hé , que feriez-vous ?
VIOLA
Je me bâtirais une cabane de saule ^'^^ à votre porte , et j'implorerais l'âme de ma vie dans sa demeure ; je composerais des poèmes sincères sur l'amour méprisé , et je les chanterais de toute ma voix dans la profondeur de la nuit; je ferais sonner votre nom dans le creux des collines qui le répercuteraient, et je forcerais la babillarde fille de l'air à répéter Olivia ! Oh ! vous ne pourriez trouver de repos entre les élémens de l'air et de la terre, que vous n'eussiez eu pitié de moi.
OLIVIA
Vous feriez beaucoup ! Quelle est votre parenté ?