‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 241 sur 294 · ACTE II, SCÈNE IV. 4i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV. 4i

VIOLA

Et cela est vrai. Hélas ! il n'est que trop vrai que c'est là leur sort , de se flétrir au moment oîi elles atteignent la perfection.

LE DUC

Allons, mon ami, la chanson que tu nous donnas le dernier soir. Remarque-la, Cësario; elle est antique et simple. Les iileuses, ceux qui font des noeuds au soleil , et les jeunes filles dont le coeur est libre , ont coutume de la chanter : c'est la naïve et pure vëritë , et elle peint bien l'innocence de l'amour comme le bon vieux temps.

LE BOUFFON

Etes-vous prêt , monsieur ?

LE DUC

Oui , je t'en prie , chante.

LE BOUFFON

(Chant.)

Viens , ô mort ! viens ; Qu'on me couche sous un triste cyprès : Fuis , éteins-toi , souffle de ma vie.

Une beauté cruelle m'a donné la mort.

Semez de feuillage mon drap funèbre; Préparez-le.

Jamais homme ne se fit dans la mort un rôle aussi sincère Que l'est le mien.

Point de fleurs, pas une douce fleur

Sur mon triste cercueil.

Point d'ami , pas un seul ami Qui salue le lieu oii seront déposés mes ossemens. Pour épargner mille et mille soupirs ,

Ah! placez- moi dans un lieu Où l'amant fidèle et mélancolique ne trouve jamais mon tombeavi ,

Pour l'arroser de ses larmes.

LE DDC, lui donnant sa iiourse.

Voilà pour ta peine.

LE BOUFFON

Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur.

LE DUC

Hé bien , je veux te payer ton plaisir.

LE BOUFFON

C'est autre chose, monsieur, et ce plaisir sera payé dans un temps ou dans l'autre.

LE DUC

A présent, donne-moi la permission de te quitter.

Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton àme est une véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constans sur la mer, aiin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage. Adieu.

(Le bouffon son.) LE DUC.

Qu'on me laisse. ( Curio sort avec la suite du duc, excepté flola. ) Encore une fois, Cé^ario, va trouver cette beauté souveraine et cruelle; dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers,

Page 1