ACTE III, SCÈNE I
pour bien faire le fou , cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité' des personnes et les circonstances ; et qu'il n'aille pas , coxnme le faucon non dressé , fondre sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un talent aussi pénible, aussi diflicile que l'art de l'homme sensé ; car la folie qu'on montre à propos, est de saison : mais la folie des sages qui extravàguent, ternit et décrédite leur sagesse.
(Entrent sir Tobie et sir André. )
SIR ANDRE
Salut à VOUS, chevalier.
VIOLA
Et à VOUS, monsieur.
SIR TOBIE
(^') Dieu vous garde, monsieur.
VIOLA
Et vous aussi ; votre serviteur. '
SIR ANDRÉ
J'espère, monsieur, que vous l'êtes, comme je suis le vôtre.
SIR TOBIE
Voulez-vous vous approcher de la maison? Ma nièce est fort jalouse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire.
C'est à votre nièce qu'est ma destination , monsieur; je veux dire qu'elle est le but de mon voyage.
SIR TOBIE
Tâtez vos jambes , monsieur ; mettez-les en mouvement.
VIOLA
Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes.
SIR TOBIE
Je veux dire que vous marchiez , monsieur, que vous entriez.
VIOLA
Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes prévenus. (^Entrent Olivia et Marie. ) Divine et rare beauté ! que le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous !
SIR ANDRE
Ce jeune homme est un rare courtisan. Pleuvoir des parfums ! A merveille.
VIOLA
Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille indulgente et libérale.
SIR ANDRÉ
Des parfums ! libérale ! indulgente ! Je veux avoir ces trois mots tout prêts à employer.
OLIVIA
Qu'on ferme la porte du jardin , et qu'on me laisse l'entendre seul. (Sir Tobie, sir André et Marie sortent. ) Donnez-moi votre main, monsieur.
VIOLA
Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service.