ACTE V, SCÈNE I
nez-moi, ma chère, au nom des sermens que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.
LE DUC
Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux personnes ! Perspective naturelle ^''^, où ce qui est et ce qui n'est pas paraissent absolument semblables !
SÉBASTIEN
Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles inc[uiétudes, dans quels cruels tourmens j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis que je t'ai perdu !
ANTOKIO.
Etes-vous Sébastien?
SÉBASTIEN
As-tu quelque raison de craindre que je ne le sois pas , Antonio ?
ANTONIO
Comment donc as-tu fait de ta pei'sonne une si étrange division? Une pomme, coupée en deux, ne donne pas deux moitiés d'un même tout aussi semblables que ces deux créatures. Lequel est Sébastien?
OLIVIA
Cela tient du prodige !
SÉBASTIEN
Suis-je ici pi'ésent, ou non? Jamais je n'ai eu de fi'ère , et je ne possède pas dans mon essence le privilège de là Divinité , d'être à la fois ici et pai-tout aillieurs. J'avais une sœur, que l'aveugle. fureur
ToM. VII. Shakspearc. 3?.
des flots a engloutie. ( A Viola. ) Par charité , quelle relation avez-vous avec moi? Etes-vous ma compatriote ? Quel est votre nom , votre famille ?
VIOLA
Je suis de Messaline : mon père s'appelait Sebastien ; j'avais aussi pour frère un Sébastien : telle était sa physionomie, tels étaient ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits ont le pouvoir d'emprunter la forme et les vétemens des vivans , vous venez nous effrayer de votre apparition.
SÉBASTIEN
Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions grossières et matérielles que j'ai puisées dans le sein d'une mortelle. S'il était vrai que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes de joie sur vos joues, et je dirais : Sois trois fois la bienvenue, chère Viola , que j'ai crue noyée.
VIOLA
Mon père avait un signe sur le front.
SÉBASTIEN
Et le mien aussi.
VIOLA
Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années depuis sa naissance.
SÉBASTIEN
Oh ! ce souvenir est vivant dans mon âme ! Il finit en effet le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma sœur.