ACTE V, SCÈNE I. 5o
OLIVIA
Quoi ! moi, Malvolio? Cela n'est pas.
MALVOLIO
Vous, madame, vous-même. Je tous en prie, lisez cette lettre. Vous ne devez pas nier que c'est là votre écriture. Écrivez autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le style ; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; vous ne pouvez nier aucun de ces points. Allons, convenez-en donc, et daigner me dire, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant d'indices irrécusables d'affection pour moi , pourquoi vous m'avez recommandé de vous aborder en souriant, et en belles jarretières croisées, de mettre des bas jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et à vos gens ; pourquoi , lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce rôle par obéissance , vous avez souffert qu'on in'emprisonnàt dans une espèce de cachot ténébreux, oii j'ai été visité par un prêtre, et suis devenu la dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée? Dites-moi pourquoi ?
OLIVIA
Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, j'en fais l'aveu, ce caractèi'e ressemble beaucoup au mien : mais , sans autre doute ni question , c'est à coup sûr la main de Marie ; et en ce moment, je me le rappelle, c'est elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou : et aussitôt après je vous ai vu venir me trouver le sourire sur les lèvres , et mis de la manière qu'on vous Fin-
5o4 LA DOUZIÈME NUIT,
diquait ici dans cette lettre. Je vous en prie, apaisez-vous ; c'est assurément un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous jouer là : mais quand vous en connaîtrez et les motifs et les auteurs , vous serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.
FABIAN
Daignez , madame , daignez m'écouter un moment , et ne permettez pas qu'aucune cjuerelle , aucune discorde fâcheuse vienne troubler la joie de cette heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration et de surpi^ise. C'est dans l'espérance que vous ne le permettrez pas , que je vous avoue franchement et sans détour que c'est moi-même et sir Tobie , qui avons comploté cette farce contre Malvolio que voilà , pour nous venger de quelques procédés incivils et brutaux que nous avions remarqués en lui : c'est Marie qui a écrit la lettre , pressée par les importunités de sir Tobie ; et en récompense de ce bon tour, il l'a épousée. Toute la malice des farces divertissantes qui en ont été la suite mérite plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien examiner et balancer avec équité les torts réciproques dont les deux parties ont à se plaindre.
OLIVIA
Hélas ! pauvre homme , comme ils se sont moqués de toi !
LE BOUFFON
Quoi ! // est des hommes qui naissent dans les grandeurs , d'autres qui j parviennent à force d'efforts , et d'autres que la grandeur vient chercher d'elle-même.