ACTE I, SCÈNE I. i
palefroi ; car c'est le seul bien qui lui reste et qui lui donne encore quelque droit au nom de créature raisonnable. — Et quel est son compagnon maintenant ? car chaque semaine il se donne un nouveau frère d'armes.
LE MESSAGER
Est-il possible ?
BÉATRICE
Très-possible. Ses amitie's ressemblent à son chapeau, qui change de forme à chaque nouveau moule.
Madame , je le vois bien , ce gentilhomme n'est point inscrit sur vos tablettes.
BEATRICE
Oh ! non ; si j'y trouvais jamais son nom , je brûlerais toute la bibliothèque. — Mais dites-moi donc , je vous prie, quel est son frère d'armes? N'avezvouspas dans vos bandes quelque jeune e'cervele' qui veuille faire avec lui un voyage chez le diable?
LE MESSAGER
Il se plaît surtout dans la compagnie du noble Claudio. Ils ne se quittent point.
BÉATRICE
Bonté du ciel ! il s'attachera à lui comme une maladie. On le gagne plus promptement que la peste ; et quiconque en est pris extravague à l'instant. Que Dieu protège le noble Claudio ! Si par malheur il est pris duBénédick , il lui en coùtei-a mille livres pour s'en guérir.
LE MESSAGER
Je veux , madame , être de vos amis.
i6 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉATRICE
Je vous y engage , mon cher ami !
LÉONATO.
Pour vous , ma chère nièce , je ne crois pas que vous deveniez jamais folle. ,
BÉATRICE. e
Non , tant que la canicule ne viendra pas en janvier.
LE MESSAGER
Voici don Pèdre qui s'approche.
( Entre don Pèdre , accompagné de Balthazar et autres domestiques ; Claudio ^ Be'nédick , don Juan. )
DON PÈDRE
Seigneur Lëonato, vous venez vous-même chercher les embarras. Le monde est dans l'usage d'éviter les occasions de de'pense. Mais vous, vous courez ge'ne'reusement au-devant.
LÉONATO.
Jamais les embarras n'entrèrent chez moi sous la forme de votre excellence ; car, après leur départ , on trouverait à leur place le contentement. Mais quand vous partez de ma maison , le regret s'y établit et le bonheur me quitte.
DON PÈDRE
Vous vous présentez à ce fardeau de trop bonne grâce. Je ne crois pas me tromper, c'est là votre fille.
LÉONATO.
Sa mère du moins me l'a dit plus d'une fois.