ACTE IV, SCÈNE I
referme tes yeux. Car si je pouvais penser que tu ne dusses pas bientôt mourir , si je croyais ta vie plus forte que le sentiment de ta honte , je me joindrais à tes remords pour trancher ta vie. — Hélas ! je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant... Hélas! je reprochais à la nature d'être trop avai^e pour moi!
— Oh ! j'ai trop d'une fille : pourquoi eus-je une fille? Pourquoi fus-tu jamais aimable à mes yeux?
— Pourquoi d'une main charitable n'ai-je pas recueilli à ma porte et adopté l'enfant de quelque mendiant? Si elle se fût ainsi souillée et plongée dans l'infamie , j'aurais pu me consoler et dire : (( Ce n'est point une portion de moi-même. Cette n souillure honteuse sort d'un sein inconnu. » Mais ma fille , elle que j'aimais ; ma fille , que je vantais sans cesse ; ma fille dont j'étais si fier , au point que m'oubliant moi-même je ne me comptais plus et ne m'estimais plus qu'en elle... Oh ! elle est tombée dans un abîme de noirceur ! Tous les flots de l'Océan entier ne pourraient pas la laver , ni tout le sel qu'il contient rendre la pureté à sa chair corrompue.
BÉNÉDICK.
Seigneur, seigneur , modérez-vous ; pour moi , je suis si pétrifié d'étonnement , que je ne sais que dire.
BÉATRICE
Oh! sur mon âme , on calomnie ma cousine.
BÉKÉDICK.
Madame, partagiez-vous son lit la nuit dernièi'e?
BÉATRICE
Non , je l'avoue ; non , quoique jusqu'à cette nuit fatale j'aie été depuis douze mois sa compagne de lit.
no BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
LÉONATO.
Nouvelle conviction ! Oh ! les voilà plus fortes encore ces pr-euves déjà fortes comme le fer ! Les deux princes voudraient-ils mentir ? Claudio aurait-il menti , lui qui l'aimait tant, qui en paillant de son indignité l'aurait effacée par ses larmes? — Écartezvous d'elle , laissez-la mourir.
LE MOISE
Écoutez-moi un moment. Je n'ai gardé si longtemps le silence et laissé un libre cours à cette scène d'infortune; , que pour observer la jeune personne. J'ai remarqué que mille fois la rougeur couvrait son visage, et mille fois la honte de l'innocence remplaçait cette rougeur par une pâleur virginale ! Un feu a éclaté dans ses yeux , comme pour anéantir les soupçons que les deux princes jetaient sur sa pureté virginale. Traitez-moi d'insensé, méprisez mes études et mes observations , qui du sceau de l'expérience confirment ce que j'ai lu. Ne vous fiez plus à mon âge , à mon ministère , à ma sainte mission , s'il n'est pas vrai que cette jeune dame n'est ici que la victime innocente de quelque méprise cruelle.
LÉONATO.
Frère, cela ne peut être, cela ne peut être. Vous voyez que la seule pudeur qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter l'horreur du parjure à son crime. Elle ne le désavoue pas. Pourquoi cherchez -vous donc à couvrir d'excuses la vérité qui se montr-è toute nue?