‹ Œuvres complètes de sir Walter Scott. Tome premier soixantième Romans poétiquesChapitre 33 sur 124 · FIN 1)11 CHANT IV · texte numérisé non relu

FIN 1)11 CHANT IV

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Les rayons de l’aube matinale éclairent le beau Loch-Ranza. La fumée s’élève en légers nuages des cabanes du hameau solitaire qu’une baie profonde et une chaîne de montagnes séparent du reste du monde.

Le pêcheur a déroulé sa voile ; le berger mène ses chevreaux sur la cime escarpée du Ben-Ghoil. Assise devant la porte de sa chaumière et ranimée par la chaleur vivifiante du soleil , la vieille mé-

* nagère tourne ses fuseaux. . . Partout les mortels se réveillent au travail et aux soucis.

Les sons d’une cloche à demi couverte de . mousse appellent à d’autres devoirs les vierges des -couvents. Les premières prières sont dites; le saint sacrifice est accompli ; chaque sœur, docile à la règle, entre dans sa cellule pour réciter son rosaire. Isabelle s’agenouille pour prier dans le recueillement ; un rayon du soleil , s'échappant à travers l’étroite jalousie, tombe sur sou cou d’albâtre et sur ses cheveux noirs, qui oin-

• !>r agent sa tête dévotement inclinée.

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Sa prière est finie ; elle lève les yeux. Soudaih elle aperçoit sur le plancher une bague enrichie d’un diamant, et lit ces mots sur un papier fixé Sà la bague par un fil de soie : — A lady Isabelle. — Elle l’ouvre : — Cette bague fut jadis le gage de sa foi. Je la lui rends ainsi que ses promesses : je cède mes droits sur sa main à celle qui possède son cœur. O vous, qu’attend une meilleure destinée, ne refusez pas un soupir de compassion à l’infortunée Edith de Lorn ! — Un rayon dé plaisir brilla dans les yeux d’Isabelle étonnée, mais il s’évanouit aussitôt, et la honte, qui colora son front, la punit de ce mouvement de joie.

— Loin de moi, sentiments indignes de ma famille ; pensées viles et coupables qui avez fait battre mon cœur en voyant les espérances d’un? rivale déçues!

— • Gage des serments qui lièrent un homme ingrat à une fiancée trop crédule, tu ne séduiras pas Isabelle. Je te placerai dans un lieu où meurent toutes les pensées du monde, où toutes les grandeurs de la terre perdent leur éclat imposteur. — A ces mots, Isabelle déposa la bague au^ pied de son crucifix.

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^Urte autre réflexion s’éleva bientôt clans son âme... Celle à qui cette bague appartient est loin de ces lieux ! Comment ce bijou a-t-il pu lui arriver à travers ces grilles et ces verroux ?

Mais le grillage de la fenêtre est entr’ouvert , Isabelle regarde v elle voit la rosée du matin légèrement foulée. Sur le mur tapissé de mousse , elle suit l’empreinte d’un pied qui, en glissant, avoit détaché la verdure ; les branches de lierre étoient arrachées et entrelacées comme pour faciliter une escalade. — Quel est le hardi messager qui a pu tenter une telle entreprise ? Je conçois d’étranges soupçons. Mais Mona vient à moi ; rien n’échappe à. son œil curieux. — Ma bonne mère, dites-moi quels sont les étrangers qui sont entrés aujourd’hui dans cette sainte demeure ? — Madame , il n’en est venu aucun de distinction : seulement le page de votre frère est arrivé à la pointe du jour. Je l’ai invité à se rendre à la chapelle où l’on disoit la sainte messe ; mais il a fui plus rapide que la flèche. Des larmes sembloient rouler dans ses yeux.

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A ces mots, la vérité se montra aux yeux d x ïsa- • -belle, comme un rayon de soleil échappé de la nue. — C’est Édith elle - même. Sa douleur muette , sa démarche , ses regards m’expliquent assez ce mystère. Ma chère Mona , qu’à l’instant on descende à la baie , qu’on prie Ig roi de éepir dans ma cellule, et d’amener avec lui ce jeune page muet qu’il aime avec tant d’affection. — Eh quoi ! Madame , ignorez-vous que , dès la pointé du jour, le roi a quitté ce rivage ! Mes yeux affoiblis par les ans ont vu, du haut de la tour, le départ des guerriers. Hier, ils ont; campé au milieu de la forêt, et au lever de l’auroré, le cor de leur vaillant prince s’est fait entendre ; ils ont pris leurs rangs ; leurs lances ont brillé à travers les armes et les broussailles. Dans leur empressement, ils sont partis sans avoir imploré la protection du Ciel, semblables aux cerfs qui, le matin, secouent les gouttes de rosée dont la nuit les a couverts, relèvent fièrement leur tête ornée de rameaux, et s’enfuient vers la plaine. — Mais eu quels lieux mon frère a-t-il porté ses pas ? — J’ai appris qu’il se dirigeoit vers la baie de Brodick, où l’attendent, à ce qü’on assure, une vingtaine de barques qui doivent le porter, au premier si-

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gnal , aux rivages de Carrick. — Si tel est ton dessein , ajouta l’inquiète Isabelle, il faut se hâter... Faites venir auprès de moi le père Augustin. *— La nonne obéit, et le moine arriva bientôt.

-, — Mon père , allez en toute hâte à la baie de Brodick : soyez mon messager auprès de Bruce. Difces-lui que je le conjure, au nom du Ciel, de ne point quittance rivage avant dé m’avoir parlé. Ou bien, si ses projets ne souffrent aucun retard , qu’il vous confie ce jeune page muet qui fait partie de sa suite ; dites-lui que c’est une grâce que lui demande Isabelle , et qu’elle a des motifs qu’elle ne peut expliquer. Allez, bon père, gongez que votre diligence peut donner ou la vie ou la mort. — Le vieux prêtre se cou vr it de son capuchon , s’appuya sur son bâton noueux , chaussa ses sandales, et, semblable au pèlerin courbé par l’âge , il se mit en route.

Les pas de la vieillesse sont tardifs : le trajet étoit long et pénible ; mais il n’y avoit dans ce <Ueu aucune autre personne à qui l’on pût confier Çét important message. Le moine chemina lente-

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ment au milieu des taillis. Il suivit le cutirs de

maints torrents qui , se précipitant avec Fracas du sommet des montagnes, rouloient en mugissant leurs eaux rapides, et se brisoient en brillante écume. Le sauvage Courlis voltigeoit sans crainte autour du vieillard. Il traversa des chemins bordés de précipices dont les anfractuosités demandoient un oeil vigilant et une démarche assurée. Le voyageur reposa son front sur ces pierres druidiques, antiques autels de nqs pères; et,* an milieu des monuments solitaires des héros païens, il murmura une humble prière pour ceux qui moururent avant que le soleil de Siloé se fût levé pour eux. 11 s’agenouilla au pied de la croix de Macfarlane, dit son rosaire sous l’ombrage, et apaisa sa soif dans l’onde du ruisseau voisin. De là, poursuivant sa route , il gravit, à l’approche de la nuit , la colline qui porte sur sa cime verdoyante les gothiques tours de Brodick. Douglas les avoit enlevées les armes à la main au dernier des Hastings, vassal de l’Angleterre. Le soleil, en se couchant tlerrière l’île la coloroit encore de ses derniers rayons.

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Malgré l’approche de la nuit, tout étoit en mouvement dans la baie de Brodick. Les soldats* de Bruce s’étoient déployés sur le rivage. Les uns

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démarrent les navires et les chaloupes, jd’autres déroulent les voiles ou agitent les rames. Leurs yeux se tournent souvent vers un point lumineux qui brilloit à l’horizon et que l’on auroit pris pour une étoile de la voûte azurée , si cette lumière eût été moins vive et moins étendue. Ce feu lointain brilloit au sud. ‘Au déclin dujour, sa clarté sembloit pâle et mourante; mais quand la nuit eut jeté son voile sombre sur les rivages de Carrick , la flamme resplenclissoit de plus eu plus.

Les pas appesantis du moine pressent les sables du rivage; il se trouve au milieu d’un spectacle étrange pour un ministre des autels. Ce sont des guerriers qui s’arment pour le combat, et qui préparent leurs bagages de guerre. Leurs mains agitent des lances et des haches ; souvent les oreilles du saint père sont frappées par un langage au-, quel elles étoient peu accoutumées. Les chefs, hâtent l’embarquement, et bouillants comme la Vague de l’orage, ils parlent aux soldats avec les mots impérieux de l’impatience.

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Le moine traversa cette armée , et parvint jusqu’à Bruce. Il le trouva appuyé contre une galère restée à sec sur le rivage, et que la marée mon-

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tante devoit remettre à flot, Bruce coirçptoit chaque vague qui s’enfloit sur la grève, et qui venoit baigner les flancs du navire. Il tournoit parfois ses regards vers ce feu lointain , fixoit son baudrier et agitoit sou épée dans le fourreau. Edward et Lennox étoient auprès de lui. Douglas et Ronald pressoient l’embarquement des troupes... Le moine s’approche du roi, et s’incline en sa présence. — Etes-vous arrivé de si loin, lui dit Bruce, pour nous bénir avant notre départ? — Prince, sujet loyal, j’invoquerai le Ciel pour le succès de vos armes : mais j’ai une autre demande à vous faire. Alors il lui exposa le message d’Isabelle. — Par saint Gilles, s’écria le roi, vous me désespérez ; ce matin j’ai envoyé le page à Saint-Bride avec l’ordre exprès d’y demeurer. — Il y est venu , nous a dit la tourière; mais, seigneur, son séjour n’a pas duré long-temps.

— Edward prit alors la parole : c’est moi- qui ai trouvé pour le page une mission plus importante. Je cherchois dans mon inquiétude un messager qui fut habile à porter vos ordres à Cuthbert : le hasard m’a fait entrer à la pointe du jour dans une chapelle où l’on célébroit la messe ; là, j’ai vq' le page muet assis sur un tombeau et pleurant

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sur sa jeunesse destinée à l’obscurité des cloîtres. Je lui ai proposé cette mission. Aussitôt la surprise et la joie ont rayonné dans ses yeux. Il s’est élancé dans un léger esquif, le vent propice enfloit sa voue, et je vois qui! a rempli lulelement mes ordres; car le feu qui brille à l’horizon nous annonce que Clifford garde négligemment le château de nos pères.

— Imprudent ! s’écria le roi , comment as-tu pu' avbir la barbarie d’exposer à un pareil danger un orphelin , un enfant , incapable de fuir, incapable de se défendre, et qui ne peut même implorer la pitié. Oui , si le Ciel m’gvoit rétabli dans mes droits, j’qurois donné ma couronne plutôt que d’exposer ainsi cet enfant sans défense. — Mon frère et mon roi , répondit Edward partagé entre la colère et lé respect , je m’attendois peu de pareils reproches. J’ai Cru qu’un messager étranger s'introduirait dans la demeure du chapelain plus facilement qu’aucun de nos chevaliers qui tous y sont connus. Sa présence ne sera pas remarquée. Son intelligence est active, et son malheur sera sa défense. S’il est découvert, on ne devinera jamais le but de son voyage ; et s’il est arrêté, sa bouche ne peut U; trahir...

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D’ailleurs, cette flamme propice mériteroit le pardon d’une faute plus grave encore tpie la mienne. — Ta conduite fut imprudente y reprit le roi; mais à présent tous ces discours sopt superflus. Hâtons-nous de partir. Bon père, racontez à Isabelle quel malheureux hasard m’empêche de la satisfaire. Si la victoire nous sourit , j’aurai soin de lui reudre ce page. Allez porter mes félicita- * tions à ma sœur; ne nous oubliez pas dans vos prières. - . ,'*,**.

— Ah ! répondit 4e prêtre, tant que cette foible main pourra élever le calice et faire un signe de croix , tant que ma voix cassée par l’âge pourra prononcer quelques paroles , jamais le roi Bruce ne sera oublié du fidèle Augustin. Alors Ronald s’approcha de lui et lui dit à voix basse Portez ces paroles à la princesse; dites- lui que , puisque je combats sous les drapeaux de Bruce, pour l’Écosse et la liberté, je la supplie de permettre à son chevalier de porter quelque marque de son suffrage ; elle brillera sur mon cimier et fera trembler les plus braves chevaliers de l’Angleterre. Quant à ce page, des soins plus importants vont réclamer l’attention de Bruce : c’est Ronald qui veillera sur lui. Mon manteau lui servira découche , mon bouclier de défense. A

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ces mats , le chevalier cessa de parler, car déjà l’effort de mille bras vigoureux avoit lancé les barques à la mer. Elles étoient au nombre de trente; chacune porto it cent quatre-vingts homr mes d’élite; et c’étoit avec de telles forces que Bruce alloit conquérir ou l’empire ou la mort.

Toutes lés barques sont à flot. Elles se balancent sur le vaste Océan. Les équipages sont prêts. Déjà les vagues brisées sous l’aviron jaillissent en étincelles argentées; la flotte s’éloigne; l’armure des guerriers ne renvoie plus au rivage que des éclairs affaiblis; le murmure lointain des voix se confond avec celui des bardes.

— Daigne les protéger,ô mon Dieu! dit le prêtre en voyant les barques glisser sur les flots ; quand les glaives sont tirés du fourreau pour l’indépendance des peuples et les droits des monarques ; c’est de ta propre cause qu’il s’agit : ordonne que les coups de ces fils de la liberté portent une double blessure; renverse les étendards ennemis; et que les nations reconnoissent que la victoire vient de Dieu seul.

Quand il eut gravi la colline , Augustin se retournât pour bénir encore une fois la flotte de Brqce. Ses yeux la suivirent long-temps jusqu’à

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ce qu’elle eût entièrement disparu. Alors il dirigea ses pas vers la tour de Brodick qui lui offrit uri asile pour la nuit. ' •

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