‹ Œuvres complètes de sir Walter Scott. Tome premier soixantième Romans poétiquesChapitre 34 sur 124 · XIII. • . V · texte numérisé non relu

XIII. • . V

Ils ont perdu de vue ces lieux enchanteurs où les îles de Cumray bordent d’une ceinture de feuillage le bassin de la Clyde; les bois de Bute fuient au loin sur les flots; les matelots joyedx frappent de l’aviron le sein paisible de I’Océân ;• et les chevaliers , accoutumés à manier la* lance r se mêlent aux rameurs. La lune a.dertii voiléç’ jette des , rayons pâles et obscurs sur les. Voiles blanchissantes. Les pilotes dirigent leur gouvernail vers cette lumière qu’on aperçoit au loin : des cris souvent répétés ( tel étoit l’ordre du roi pour que toutes les galères abordassent à la fois ) avertissent les navires de presser ou de ralentir leur course. La flotte s’avance ainsi vers les terres de l’ouest. Bientôt elle va toucher les rivages de Carrick. Elle voit les feiqc du signal croître rapidement, Cette lumière, qui., de loin, ressem-

bloit à peine à une étoile àolitaire , brille main- • v r , ■' , , tenant comme une flamme majestueuse qui jette

un vif éclat. Elle embrase le ciel et s’étend sur les flots. Les rochers de la côte et les îles voisines semblent nager dans un océan de lumière.

CU AIVl' V.

L’oiseau de mer ébloui pousse un cri de sauvage et disparoît sousla vague écumeuse. Le cerf s’enfuit dans des taillis loi;

saluer les rayons de 1 ’ chant matinal. Bientôt flammée comme si un vaste incendie dévoroit un

antique château. — Eh bien! mou frère, que pensezrvous dans votre sagesse de mon rusé de page? — Qu’on avance toujours , répliqua le roi ; nous apprendrons bientôt la vérité, quelle qu’elle puisse être; car le page et le chapelain 11’auroient pu allumer seuls de semblables siguaux.

✓ ' XIV

Cependant les galères s’approchoient de la

côte. — Celle d’Edward s’engrava dans le sable.

»* Alors l’impatient chevalier s’élança dans la mer ; et ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, il aborda le premier au rivage, quoique les soldats de chaque galère se disputassent l’honneur de sauter à terre les premiers; soudain cette étrange lumière, qui, 1 jle loin, sembloit immobile comme l’étoile po.faire, parcourt les airs semblable au char enr flammé du prophète; les casques, les haches, et les lances en réfléchissent le miraculeux éclat, et les soldats distinguent la figure de leurs camarades pâles de terreur. Mais déjà la clarté

ntams; et le coq, croyant aurore, fait entendre son toute la plaine paroit en-

lift % LF. I.ORD DES ÎLES.

disparoit et l'obscurité couvre tout le rivage.

Ronald implore le Ciel; l’intrépide Douglas fait le signe de la croix : — • Grand saint Jacques veille sur nous, s’écrie Lennox. Mais Edward, avec un air d’insouciance, dit à part à Kirkpatrick : — Penses-tu que ce soit lame irritée de Comyn qui nous soit apparue dans cette flamme; et n’oserois-tu plus changer en certitude le doute de sa mort 1 ?... — Silence, interrompit le roi, nous saurons bientôt si ces feux sont une vaine apparition, ou un stratagème de nos ennemis. La lune brille à l’horizon ; que chaque chef range ses soldats sur la plage.

, xv. ' *

La clarté douteuse de la lune n’avoit remplacé que foiblement l’éclat de cette lumière surnaturelle dans la baie silencieuse et sur les sables humides. Le roi Bruce formoit les rangs de ses soldats sous l’abri des rochers , lorsqu’on aperçut le page muet se glissant le long d’un sentier qui menoit à la mer. Il fléchit respectueusement le genou sur le sable , et remit à Bruce un rouleau de papier. — Qu’on apporte une torche , s’écria le monarque, nous allons savoir Ce que nous mande Cuthbert. ' .

. « Voyçz la note 7 du. chant h. -

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• CHANT V. 4 , r ) g

Cuthbert ne donnoit qtie de tristes nouvelles; l'armée de Clifford étoit nombreuse , et se tenoit sur ses gardes; ce matin même elleavoit été renforcée d’une troupe de montagnards commandée par le baron de Lorn. Le courage et la fidélité n’habitoient plus cette terre depuis long temps flétrie par un joug cruel. Le sombre sommeil de l’esclavage s etoit appesanti sur les habitants de Carrick.

Cutbbert avoit vu la flamme du signal sans en deviner la cause ; dans la crainte de quelque trahison , il renvoyoit le messager muet d’Edward , pour avertir le roi du danger qu’il couroit en abordant à ce fatal rivage.

Les chefs s’étoient rassemblés autour de la torche. Bruce lut à haute voix ces nouvelles inquiétantes. — Maintenant, nobles chevaliers, dites quel est votre avis ? Nous mettrons-nous en embuscade dans les bois, attendant une chance favorable pour terminer notre entreprise, ou faut-il regagner nos navires pour fuir dans un nouvel exil ? Le farouche Edward répondit — • Advienne ce qu’il pourra , les seigneurs de Carrick doivent rester à Carrick. Je ne voudrais pas

que jamais ménestrel pût dire qu’un météore ou

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un feu follet nous fit reculer. Si le roi entre vainqueur dans ces remparts, ce premier succès réveillera la fidélité dans tout ce qu’il y a de coeurs nobles et généreux. — Quelle honte, ajouta lord Ronald, si Torqurl , venant au rendez-vous, trouvoit qu’après tant de vaines forfanteries , nous avons abandonné ces rivages sans frapper un seul coup. Je ne puis croire que cette terre si féconde en cœurs généreux , la nourrice de Bruce et de Wallace, puisse long-temps transiger avec ses tyrans. — Il faut tenter la fortune , s’écrièrent en même temps Boyd , Delahaie , Lennox et tous les chefs. Bruce se rendit à leurs désirs.- — Les fiers habitants du sud se sont établis dans mon château, dit-il, mais l’heure n’est pas loin où je vais, à la tète de mes braves guerriers, forcer Clifford d’acquitter sa dette. Qu’on me suive, ces bois et ces sentiers me sont connus, je vais vous conduire dans un asile «assuré. *■

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Que voué répondrois-je maintenant , .si vous me demandiez d’où venoit cette luraiète merveilleuse dont la clarté trompa nos guerriers? On n’a jamais su qui l’alluma, mais nos àncétres superstitieux ont cru que ce ne fut point une main mortelle. On dit encore que tous les ans, dans la • • ' . i ’ • ■ '

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i - CHANT V.

même nuit où Bruce débarqua sur la côte de Carrick, la même lumière colore d’une teinte

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rougeâtre les montagnes et les vallées , la plage et l’Océan. Mais que ce soit une lumière céleste qui favorisa la descente du roi, ou un feu sorti de l’enfer pour l’attirer à sa défaite et à la mort, ou peut-être encore un de ces étranges météores qui trompent parfois le voyageur égaré, c’est ce que j’ignore... et ce qu’on ignorera toujours.

L’armée de Bruce se dirigeoit dans un défilé hérissé de rochers; Ronald, fidèle à sa promesse, donnoit le bras au jeune page pour l’aider à marcher dans ce sentier difficile.

— Courage , pauvre Amadine ( c’est le nom que les pirates avoient donné à leur captif)! pourquoi tpn cœur palpite-t-il ? n’es-tu pas appuyé sur mon bras? n’es-tu pas réchauffé par les plis de mon manteau ? Cette triple peau de buffle ne formet-elle pas un bouclier suffisant pour nous deux ? L’épée du clan de Colla n’est-elle pas d’un bon acier? Page timide, peux 1 - tu sentir encore la crainte? Allons, courage, que ton aoeur se rassure : Ronald ne c *ssera jamais de veiller sur toi.

• Il arrive quelquefois qu’une flèche lancée au hasard atteint le but que l’archer ne visoit pas;

LE LORD DES ILES

souvent une parole prononcée sans dessein flatte ou déchire un cœur malheureux partagé entre le plaisir et la crainte : le page se pressoit contre Konald. Le sentiment d’une joie délirante lui fit oublier ses terreurs, sa lassitude et ses chagrins : l’amour absorba toutes ses pensées.

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Les soldats ont franchi les barrières de ces sombres rivages et la cime escarpée des rochers. Sur les remparts du château lointain l’on entend les sentinelles s’appeler ; leur voix retentit dans la plaine et sur la mer : elle prouve la vigilance de l’ennemi. < . t

Bruce a atteint le vaste parc du château. N’en cherchez plus l’auguste ombrage , la hache-, la charrue ont tout détruit; mais il existoit alors des bouquets d’arbres qui ornoient cette plaine couverte d’un tapis de verdure; ici de belles et hautes fougères couvroient le vallon, et donnoient un asile au faon timide ; là on voyoit quelques tertres élevés, qu’ombrageoient des taillis verts et touffus. A l’entour régnoit une pelouse digne d’être foulée par des fées. Le houx, aux feuilles lustrées, se plaisoit dans ceslieux; l’if y projetoit son ombre épaisse; de vieux chênes cicatrisés par la.faux du temps y dommoient avec leurs rameaux

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desséchés. La lune caressoit amoureusement de ses rayons cette belle plaine, ces monticules, ces clairières et ces vallons. Bruce soupira à l’aspect de ces Ueux qu’il avoit tant aimés dans son enfance. Il étoit libre alors, et aujourd’hui il erre comme un proscrit sous ces ombrages silencieux.

' r " ' XX.

Les guerriers hâtent leurs pas : ils connoissoient

cette marche mesurée par laquelle une troupe s’avance en bataillons serrés dans une retraite ou dans une charge. Malheur à eux si l’aurore les surprenoit dans la plaine découverte. Ils traversent les taillis et les ruisseaux , foujent aux pieds tour à tour les sables et la mousse; les gouttes d’une sueur froide ruissellent sur le front abattu du jeune page. Il trainoit avec peine ses pas languissants. — Courage , lui dit Ronald ; encore quelques efforts. Je vais t’aider à supporter la fatigue. Mes bras sont vigoureux ; il me sera facile de porter un fardeau aussi léger que toi. Eh quoi, tu me refuses! enfant capricieux. Eh bien je te laisse à tes propres forces... Encore cette nuit, et je veux te placer auprès d’une belle dame ; là tu accorderas ton luth pour dire combien Ronald aime Isabelle. — A ces mots, épuisé par la fatigue et la douleur, Amadine abandonne le rpanteau ;

n4 le Lohi> des îees.

ses membres tremblants lui refusent leurs se-

" cours; il tombe au milieu de la rosée du soir.

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Que faire? Le jour va luire, l’armée de Bruce avance à pas précipités , et ce seroit pour Ronald une honte éternelle s’il ne combattoit pas au premier rang. — Vois ce chêne, dit-il, le temps a creusé sou tronc comme une grotte obscure; entre dans cet asile, tu t’y reposeras enveloppé dans mon manteau. Je ne serai pas loin; tu peux m’en croire; mais il ne m’est pas possible d’abandonner l’armée. Je saurai reconnaître l’arbre qui te cache, et tu me verras bientôt de retour pour te mettre hors de danger. Allons , sèche tes larmes, pauvre enfant!... dors en paix et réveille- toi au bonheur. — Ronald ayant caché le page dans cette étroite retraite continua sa route et atteignit bientôt l’armée.

Ainsi délaissé, le jeune page pleura et sanglota long-temps; mais la fatigue l’emportant sur la douleur, il s’endormit... Les accents d’une voix rauque interrompirent son sommejl. — Oui * c’est ici, près de ce bois que la bête a passé... — Le vieux Ryno s’est arrêté sous le chêne! — Que

" CHANT V. , *• I ab

vois-je! un manteau écossais, un jeune enfant enveloppé dans' ses plis! Allons, dehors ; quel est ton nom? que fais-tu ici?.. Comment, il ne répond pas?.. Ha , ha, je le devine; tu es cet çspibn envoyé à Cuthhert, et arrivé d’A^^i hier matin... Camarades, retournons à la hâte, notre seigneur trouvera un moyen pour rendre la parole à cet espion muet... Donne -moi la corde de ton arc pour le garotter. Mais il pleure , je crois.; il a l’air tout effrayé; eh bien! nous le conduirons sans liens. N’a.ie point de peur... C’est un bel enfant, m» foi , pour un Écossais! Les chasseurs conduisirent sans délai leur pauvre prisonnier.

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Le vaiHant Clifford se préparoit dans la cour de son château à la chasse du matin. Tantôt il s’entretenoit avec Lorn, tantôt il s’occupoit dés . chiens et des coursiers. Les palefrois et les chevaux de bataille, dans leur impatience, creusoiçnt la terre avec’ leurs pieds; les chiens dè chassé aboyoient... Amadine, en entendant la voix trop connue du baron de Lorn , qui se meloit au bruit des fanfares, crut être abusé par les visions que donne le délire de la fièvre; ces accents le troublèrent, comme ces sons de douleur que l'imagination du rêveur solitaire croit

LÉ LORD DES ILES

distinguer au' milieu du mugissement des vagues et du sifflement des tempçtes. Mais les paroles des deux chefs frappèrent bientôt pltis distincte-, m’ènt les oreilles du page.

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- — C’est donc ainsi qu’elle vous fut enlevée ? disoit Clifford. Soyez sur que le moine s’en repentira. Mais vous l’avez interrogé, que dit-il?

— Il avoue qu'Edith déguisée entra dans son esquif; il fut le seul à la connoître. Il ajouta qu’une barque partie de Lorn, les aborda le même jour, et que les pirates firent ma sœur captive. Le moine offrit de l’or pour prix de sa rançon, et ils l’acceptèrent; mais avant qu’on fut d’accord, le vent souffla avec violence,* les vagues se soulevèrent en mugissant; les deux navires furent séparés, et depuis lors ils ne se sont plus revus. Telle étoit la violence de la tem- • pète , que le vaisseau , l’équipage , la jeune fugitive tout fut abimé sous les flots. Fasse le Ciel qu’il en soit ainsi; qu’une vague ait englouti avec Edith, la honte qu’elle a imprimée à sa noble race! Il eût mieux, valu pour elle qu’elle ne fut jamais née, que d’avoir couvert de déshonneur le nom glorieux de Lorn.

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CHANT V

. 4 , i .. .. - XXV.

-En Cet iustânt Clifford aperçut le captif : —

Que nous amènes-tu là, Herbert, lui cria-t-il! — .C’est un espion que nous avons trouvé blotti dans le creux d’un cfiçne. — Et que dit ce jeune homme ?.* — Rien; "èar il. fait le muet. — Eh bien, qu’on fasse un nœud coulant à cette corde... à moins que le vaillant Lorn ne s’oppose à l’exécution de la sentence, en faveur du plaid que porte le captif. — C’est un tartan de Colla, tlit Lorn, dont les regards indifférents se portaient sur le vêtement plutôt que sur les traits du jeûné homme; ce sont les femmes de ce clan qui préparent ce tissu. Ni le manteau, ni celui qui le porte n’ont de droit à ma protection. Si on veut m’eri croire, il faut. l’attacher au vieux chêne et le balancer dans les airs jusqu’à ce que l’effroi lui délie, la langue; qu’il ne meure pas sans les rites funèbres de sa tribu.,. Angus-Roy, assiste à l’exéqntion, et fais entendre le chant de mort de Clan-Colla. »... . '

— Frère toujours cruel! dit en lui-même le captif; mais ces mots ne passèrent pas ses lèvres; ferme dans sa résolution, il soupira le mot d 'adieu sans le prononcer. •

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LE LORD frES ÎLES.

Sa constance ne sera-t-elle pas ébranlée à l’aspect du trépas ? Un seul mot suffit pour lui rendre la vie et la liberté. Amadine restera-t-il sourd à cette voix de l’instinct qui nous crie de tout sacrifier à la conservation de. 'existence? Mais l’amour, aussi puissant que la mort , a fortifié son cœur, et lui donne une force surnaturelle. 11 ne succombera point; le mot qu’il prononceroit livreroit Ronald à l’épée de son ennemi.

Le chant de mort du clan de Colla retentit au loin; l’exécuteur de la sentence est auprès du page. Les voilà dans le parc. Ils arrivent sous le vieux chêne destiné, ait supplice. Quelles sont les pensées d’Amadine lorsque ses regards cherchent en vain dans la plaine quelque espoir de secours ? quelles sont ses pensées quand son oreille effrayée entend les prières delà mort? Se résoudra-t-il à cette mort barbare; ou son secret 'sortira-t-il de son cœur? La terreur couvre son front d’une sueur froide; ses lèvres sont devenues livides. Non, la dernière agonie d’un mourant n’a rien de comparable à ce moment affreux.

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