LE RÉCIT DE LYULPH
— Le roi Arthur quitta les remparts de Carlisle après les fêtes de la Pentecôte : il voyageoit en chevalier errant, et le soleil d’été embellissoit jle ses doux rayons les montagnes, la mousse
des rochers et les vastes plaines. Au-dessus du
sentier solitaire qu’il suivit, s’élevoit le sommet escarpé [de Glaramasa. Le soleil laissoit tomber sa lumière au milieu des ombres des antres obscurs, quoique jamais aucun de ses rayons n’ait pu atteindre la surface de ce lac dont le sombre miroir reproduit encore l’image des étoiles quand la lumière du midi éclaire l’horizon. Le monarque valeureux fait le tour de cette fameuse montagne ; là , des rochers s’élèvent sur des rochers ; des torrents qui s’échappent de leurs crevasses vont joindre la riviète mugissante, tantôt luttant contre des obstacles , tantôt se plongeant loin de tous les yeux dans les profondeurs de cette obscure vallée. • .
Arthur, pensa bien que ce désert sauvage et 'ces
Romans poétiqbes. Ton), ni. i3
1^4 LES FIANÇAILLES DK riUF.RMAIÎ'f.
ruiues romantiques étoient un théâtre destiné par la nature elle-même à quelque grand exploit. 4
Ce prince plein d’audace aimoit mieux courir les aventures dans les bois et les montagnes, revêtu de sa cotte de mailles, que de rester oisif sous le dais deson trône, avec un vêtement somptueux d’hermine et de drap d’or.*
Le bruit de la lance d’un ennemi brisée sur sa cuirasse flaltoit plus agréablement son oreille que la douce flatterie d’un courtisan. Il -préférait les coups retentissants de Caliburn contre le ^ casque d’un guerrier, à tous les chants par lesquels les ménestrels de Réged célébroient la gloire de leur souverain. Il aimoit mieux se reposer sous l’ombrage des bois ou sur les rives d’un fleuve que dans l’appartement de sa royale épouse , la reine Genièvre ; il laissoit cette princesse si: aimable, pour chercher les combats et les périls , s’inquiétant peu qu’en son absence elle accordât son sourire au brave Lancelot. '
Bientôt les ombres plus épaisses s’étendirent sur la terre. Quoique la cime de la montagne fut
CHANT PREMIER
ig5
encore inondée de flots de pourpre et d’or, sa base, abandonnée par la lumière du jour, n’offroit que de noirs rochers et les vagues mugissantes du torrent. Arthur poursuivit péniblement sa route par le bois désert de Threlkeld, jusqu’à ce qu’il aperçût dans une direction oblique l’étroite vallée de Saint-Jean, d’où le soleil couchant sembloit ne s’éloigner qu’à regret. Ravi de sentir de
nouveau la douce influence de ses rayons, le roi arrêta son coursier; ébloui par cette lumière soudaine, il protégea sa vue en élevant son gantelet, et contempla à loisir l’aimable vallon , pendant que son armure étinceloit comme la flamme d’un signal,'
Défendue par un rempart de montagnes , la vallée offroit une enceinte paisible; la verdure eû étoit arrosée par un ruisseau limpide; au milieu s’élevoit un fort couronné de tourelles aériennes , et entouré d’arcs-boutants et de bas? tions : sa tour et son vaste donjon se distinguoient de loin; on eût dit qu’un antique géant avort jadis construit les murailles massives de ce, château pour y braver l’ambitieux Nerabrod.
Au-dessus du fossé étoit suspendu un énorme pont-levis, comme si un ennemi inspiroit des craintes; un guichet de bois de chêne dur comme
11)6 T.ES FIANÇAJW.ÉS" DF. TRIERAI AIN .
l’airain, (les barreaux de fer et des herses fourchues préserttoient aux assaillants une barrière insurmontable; mais aucune bannière ne flottoit / sur lès créneaux ; aucune sentinelle ne se tenoit sur le haut de la tour pour sonner du cor; on ne voyoit point de gardes au delà du pont, et il n’y avoit ni haches d’armes ni carquois sous l’arceau du portail gothique.
xiv. '
Arthur fit trois fois le tour des sombres remparts du château sans apercevoir une seule créature vivante, sans entendre d’autre son que la voix dit hibou mêlant ses lugubres concerts aux * mugissements des flots qui baignoient les fossés de cette forteresse.
Il descendit de son coursier, qu’il laissa brouter librement le gazon de la prairie, et se mit à géavitt lentement l’étroit sentier qui conduisoit au portail. Quand il fut parvenu sous l’arceau extérieur, il se prépara à sonner hardiment du cor, espérant interrompre le long sommeil du gardien de ce noir donjon, qu’il pensoit devoir être la démeure d’un farouche magicien, d’un lutin hideux, ou , peut-être de quelque géant païen , tyran de 'l’a vallée. *
CH 4 ST PREMIER
,' t) ' ; ■■■■ xv. • •- ;
! Deux fois les lèvres du monarque effleurèrent l’ivoire de son cor, et deux fois sa main le retira. N’allez pas vous imaginer qu’ Arthur manquât de courage. Son bouclier portoit le symbole de la saipte croix ; si uue armée de païens s’étoit offerte à lui, il l’eût chargée avec audace; cependant le silence de ce lieu antique pesa sur son cœur, et il s’arrêta un moment avapt de donner du cor. Mais à peine le cor sonore avoit retenti que la porte s’ouvrit; la herse se leva avec fracas jusqu’à la rainure de pierre, les poutres du pont-levis tremblant s’abaissèrent; rien ne s’opposa plqs à la marche du roi chevalier qui s’avança sous les voûtes obscures, armé de l’invincible Caliburn.