CHAPITRE II. 3l
ses talens au service de l’État, tandis que de son côté la nation doit mériter un tel sacrifice par l’obéissance la plus implicite à sa volonté. Quelques despotes ont appuyé cette prétention à une soumission universelle sur la descendance de famille, et, selon la doctrine de Filmer, sur leur droit à représenter le père primitif de la tribu, étant ainsi les légitimes héritiers du pouvoir patriarcal 1 . D’autres ont torturé le sens de l’Écriture et blessé le sens commun pour prouver que la Providence avait dicté ellemême des lois en leur faveur et établi leur droit. Buonaparte assurément ne pouvait prétendre au droit héréditaire; mais il se fondait volontiers sur le second principe , le faisant souvent valoir auprès des autres , et se considérant lui-même comme un individu prédestiné par le ciel à la souveraine puissance , et qu’on ne pouvait arrêter dans sa carrière sans avoir à lutter contre la destinée qui , le menant par la main et le couvrant en même
1 Sir Robert Filmer. Ce jurisconsulte quelquefois cité dans la jurisprudence anglaise, vivait dans le dix-septième siècle, et mérita d’être réfuté par Locke. Son principal ouvrage , intitulé Patriarcha , ne parut qu’après sa mort, en 1647. C’est dans ce livre qu'il fait remonter jusqu’à Adam le droit héréditaire de tout monarque absolu. {Édit.)
3a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE .
temps de son bouclier, l’avait guidé à travers tous les périls par des voies extraordinaires pour le conduire au poste éminent qu’il occupait alors. Personne ne l’avait aidé de ses conseils pour lui aplanir le chemin de la fortune ; personne n’avait été son guide dans le dangereux mouvement d’ascension qui mène au pouvoir; personne n’avait eu assez de part à sa promotion pour réclamer le mérite d’un allié quelque humble qu’il fût. Il semblait que Napoléon avait été porté au faîte des grandeurs par un pouvoir plus fort que celui d’aucune assistance humaine , et qui surpassait même tout ce qu’on pouvait attendre de ses grands talens s’ils n’eussent pas été secondés par l’intervention spéciale de la destinée en sa faveur. Buonaparte connaissait si bien le caractère de la nation française, qu’il était sûr de lui rendre facile la servitude à laquelle il l’assujettissait, en lui offrant d’abord comme dédommagement la prééminence par la supériorité de ses armes; et ensuite en créant des corps municipaux au moyen desquels il aurait seul le vrai gouvernement : ces corps intermédiaires , bien qu’insuffisans pour tout ce qu’exigerait une nation accoutumée à être régie par des lois justes , assuraient à la vie et à la propriété des citoyens une protection tant désirée par tous ceux qui ,