CHAPITRE II. 3y
aux membres de son conseil de prendre de grandes libertés , et qu’il ne cédât quelquefois à leurs opinions sans être convaincu ; mais cela n’arrivait que dans les questions où ni ses passions ni ses propres intérêts n’étaient contrariés. *
Nous lisons plus loin que l’Empereur se servait, envers ceux qui s’opiniâtraient, d’expressions telles qu’elles leur faisaient clairement sentir qu’il ne souffrirait pas que leur contradiction excédât certaine limite. « Vous êtes bien en-
1 M. de Ségur* nous cite l’exemple d'une circonstance oùBuonaparte déféra à l’avis de son conseil contre sa propre opinion. Une femme d’Amsterdam, accusée d’un crime capital , avait été deux fois acquittée par les cours impériales , lorsque la cour d’appel réclama le droit de la juger en troisième instance. Buonaparte seul soutint contre tout son conseil les droits de cette pauvre femme à son acquittement, que selon toute justice elle aurait dû obtenir en considérant combien de préventions avaient dû s’élever contre elle. Il se rendit, enfin, à la majorité, mais en protestant qu’il cédait et n’était pas convaincu. On doit remarquer ici, pour expliquer la complaisance que Buonaparte montra envers son conseil , qu’il n’était pas personnellement intéressé dans la décision de cette question , et que même si le sort de cette femme l’eût touché il pouvait lui faire grâce alors que la cour d’appel l’eût condamnée.
* Nous trouvons cette anecdote dans l’ouvrage de M. de La's- Cases. (Édit.)
tété » , disait-il à un de ces disputeurs , « et si je l’étais autant que vous! Vous avez tort de mettre la puissance à l’épreuve ; vous ne devriez pas méconnaître les infirmités humaines. »
Il disait à un autre , après une scène de violente argumentation : « Ayez donc l’attention de ménager un peu mon humeur ; dernièrement vous avez été bien loin : vous m’avez réduit à me gratter la tempe ; c’est un grand signe chez moi; dorénavant évitez de me pousser jusque-là ! »
De telles limites à la liberté des débats dans le Conseil d’État impérial rappellent celles qu’avait posées le grand Frédéric dans ses fêtes de Sans-Souci , où il prétendait tolérer et encourager toute espèce de railleries familières ; mais lorsqu’un convive facétieux allait jusqu’à des personnalités, Frédéric avait coutume de dire qu’il entendait le roi marcher dans la galerie; il y avait de même des occasions où Napoléon , non content de rappeler l’attention au bruit lointain du tonnerre impérial , lançait sa foudre au milieu de ses conseillers tremblans. L’affaire de Portalis fut une scène de ce genre. Cet ' homme d’État , plein de talens et de vertus, s’était rendu éminemment utile dans la négociation du Concordat, et avait été , en récompense de ce service, nommé ministre des cultes et