CHAPITRE II
taient sans qu’il en eût connaissance. Cette assertion de Napoléon ne peut nous persuader qu’il ignorait la principale source du revenu qui entretenait la police. Dans cette occasion , comme dans plusieurs autres , il fut obligé de composer avec sa moralité, en considération des avantages pécuniaires qui pouvaient en résulter pour l’État.
Buonaparte prenait un vif intérêt à ces amusemens publics qui plaisent généralement; il allait souvent au spectacle, et presque toujours incognito. Son goût particulier, aussi-bien que les circonstances politiques, le portèrent à encourager le théâtre. Le célèbre Talma, que ses talens supérieurs avaient placé à la tête des comédiens français , reçut la preuve , tant par l’accueil que lui faisait l’Empereur que par le témoignage plus matériel d’une pension , que la bienveillance qu’il avait montrée jadis au jeune élève corse n’avait point été oubliée. On prenait toutes les précautions pour que les pièces jouées sur les divers théâtres ne pussent éveiller des sentimens ou des souvenirs défavorables au gouvernement impérial. Lorsque l’esprit subtil des Parisiens trouvait dans quelque scène une expression ou un incident qui pouvaient faire allusion aux affaires pubÜques , non seu-
1C>4 VIE DK NAPOLÉON BUON APARTE, lement on les faisait disparaître de la pièce , on cherchait même à empêcher que le bruit n’en circulât dans le public. Un tel secret, à l’égard de choses qui s’étaient passées devant un grand nombre de spectateurs, ne pourrait être obtenu dans un pays libre ; mais il était facilement gardé dans celui où les papiers publics, ces véritables organes de l’opinion , étaient sous la continuelle surveillance du gouvernement.
En certaines circonstances , Buonaparte , afin d’obtenir l’approbation et l’amitié de ceux qui réclamaient le titre exclusif d’amis de la liberté , avait voulu lui - même passer pour partisan des idées libérales, et s’était exprimé en faveur de la liberté de la presse et des autres moyens de contrôle que l’on peut opposer à l’autorité exécutive. Concilier ses opinions d’alors ( ou plutôt ce qu’il avait dit être les siennes) avec une pratique diamétralement opposée n’était pas chose facile; cependant il l’essaya quelquefois. Remarquant , dans une de ces occasions , quelques personnes qui , par leur silence et leur surprise , témoignaient évidemment leur incrédulité , il entreprit lui -même sa défense : «Je suis naturellement , leur dit -il , pour un gouvernement limité ; vous semblez ne pas me croire ,
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parce que vous voyez que mes opinions et ma manière d’agir se contredisent ; mais vous ne considérez pas ici la nécessité que font naître les personnes et les choses. Si je relâchais les rênes un seul instant , vous verriez une confusion générale. Ni vous , ni moi probablement, nous ne passerions mie autre nuit aux Tuileries. »
De telles déclarations sont souvent sorties de la bouche de ceux qui s’étaient emparés d’une autorité illégale pour dominer leurs semblables. Cromwell fut forcé de dissoudre le Parlement , quoiqu’il eût supplié le Seigneur de le tuer plutôt que de le laisser en venir k cette extrémité. Le salut de l’État est l’excuse ordinaire des tyrans qui veulent en imposer ainsi à eux - mêmes et aux autres; en recourant à une telle apologie , ils paient un tribut k la vérité , quoique leur conduite soit entièrement opposée k leur langage. S’il y a des individus auxquels une telle excuse puisse paraître valable, quelle sera donc leur opinion sur la révolution fran çaise, qui, au heu de conduire la nation k la liberté , k l’égalité et au bien-être , réduisit le pays k une condition telle qu’un soldat, victorieux fut obligé , contre la conviction de sa propre conscience , de s’arroger un pouvoir
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despotique et de soumettre toute la population aux mêmes règles arbitraires qui gouvernaient ses soldats.
A aucune époque , et dans aucun pays civilisé , la presse ne fut jamais si complètement enchaînée qu’elle l’était alors en France. Les journaux ne pouvaient insérer aucune nouvelle politique qu’elle n’eût d’abord paru dans le Moniteur , organe du gouvernement, et ce journal officiel était , dans les occasions importantes , revu par Buonaparte luimême. Les feuilles quotidiennes n’avaient pas la permission d’annoncer un ouvrage d’une manière critique ou seulement explicative, si elles ne se conformaient pas exactement à l’opinion du journal dirigeant. Elles pouvaient louer un livre avec plus de grâce ou le critiquer avec plus d’amertume dans le sens du paragraphe officiel; mais la saisie et la confiscation du journal , l’emprisonnement , et quelquefois l’exil, étaient la récompense de la moindre tentative faite , soit pour rétablir un fait altéré , soit pour combattre un faux raisonnement des critiques privilégiés. Le Moniteur, par conséquent, était le seul guide de l’opinion publique. On voit, par l’attention soutenue que Napoléon apportait à sa rédaction, qu’il comp-