‹ Œuvres completes de SterneChapitre 105 sur 507 · CHAPITRE CXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXU

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C'est un singulier bienfait de la nature, qu’elle n'ait formé l'esprit de l'homme qu'avec une heureuse défiance, une espèce de résistance contre les nouveautés qu'on lui présente. Il est vrai qu’il a cela de commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient jamais d'apprendre de nouveaux tours; mais qu'importe? si l'humanité ne jouissait pas de cette faveur, il n'y aurait point de sot, point d’étoiirdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en réfléchissant sur telle idée, ne crût devenir on des plus grands philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe.

Mon père n'était ni sot, ni étourdi ; mais il ii'eii tombait pas moins sur une opinion, comme un homme dans l'état de nature tomberait sur une pomme. Elle lui devenait propre; et, quoiqu'il fût homme d’esprit, il aurait plutôt perdu la vie que de la céder.

Je prévois que Didius, le grand jurisconsulte, contestera ce point à mon père, et qu’il s’écriera : O’oü vientà ccthommesoupréteudu droit sur cette pomme ? mais n'avez-vous pas remarqué, madame Didius , que les choses, de son propre aveu, étaient ici dans fétat de nature, et que cctle pomme était aussi bien la pomme de Colin que celle de Jean. Qu'importe? où sont les patentes, les lois de concession, que l'on peut me faire voir sur cela ? U faut des litres. Où sont les siens ? comment a-t-il pu la considérer comme son bien ? estce parce qu’il l’a regardée? est-ce parce qu'elle lui a fait envie ? est-ce en la cueillant, en la pelant, en la faisant cuire, en la mangeant, en la digérant, qu’il a cru en devenir propriétaire 7.... mais $ont-r« là des titres?....

Ami Didius, point d'aigreur. Voici notre autre ami Tribonius qui va vous répondre. Il est comme vous un célèbre jurisconsulte; il est également versé dans lu droit civil et dans le droit canon. Il a, de plus que vous , une barbe qui en impose : il vu éclaircir tout

ce fatras. Sûrement ! s'écria Tribonius. Vous trouverez dans le Sgniagma juris unâersi de Pierre Grégoire , dans le Compendium du célèbre llermogenius , dans sa coUection des lois d’ilonorius et de Théodose , et dans tous les codes qu'on a faits depuis Justinien jusqu’à nos joiurs, qu’il est nettement décidé que les sueurs qui sortent du front d’un homme, sont aussi bien sa propriété que la culotte qn’il porte... Je conviens du principe. Vous en convenez? il n’y a donc plus de question. Ces sueurs étant versées goutte à goutte: I* pour trouver la pomme, 2* pour la cueillir, elles sont comme indissolublement et identiquement annexées et incorporées , par l’homme qui trouva et qui cueillit la pomme, à la pomme trouvée et cueillie; et, il est évident qu’en agissant ainsi, il a mêlé quelque chose qui était à lui avec la pomme qui n’était pas à lui. U a, par pe moyen , acquis une propriété. Sortez de là, si vous pouvez, madame Didius.

C’est par une même chaîne de savans raisonnemensque mon père soutenait ses opinions ; il n’épargnait ni soins, ni peines pour en grossir la collection, et plus elles sortaient du cercle des connaissances humaines, plus il croyait y avoir de titre. Personne ne les réclamait, et comme elles lui avaient encore coûté de plus tout le travail qu’il y avait mis pour les orner, pour les embellir, il pouvait prétendre avec justice qu'elles étaient devenues son propre bien. C’était pour lui un domaine si précieux ; il craignait si vivement qu'on ne le lui enlevât, qu'il faisait des efforts continuels pour s’y défendre, pour s'y fortifier ; et il était toujours prêt à fondre sur ceux qui auraient osé entreprendre de l'attaquer.

Mais il éprouvait un terrible obstacle dans cette circonstance-ci , pour rassembler les matériaux propres à sa défense, dans le cas de quelque vive attaque; il y avait un si petit nombre de génies qui eussent parlé du nez en bien ou en mal ! La chose est incroyable, et mon entendement se perd , se confond, quand je songe combien on a sacrifié de temps à des choses qui étaient infiniment moins importantes; combien de millions de livres reliés, brochés, et de toutes sortes de

TRISTSAM SHANDT.

types ont été fabriqués dans toutes les langues, sur des sujets moins utiles à la paix et au bonheur du genre humain.

Cependant cequ’onpouvaitavoir de livres en ce genre, mon père l'avait; et, quoiqu'il badinât souvent de la bibliothèque de mon oncle Tobie , qui , pour le dire en passant , étaitassez ridicule, la sienne ne l'était guère moins , ou l'était peut-être encore plus. Il avait soigneusement recueilli tous les livres, tous les traités, tous les fragmens, tous les systèmes que l'on avait écrits sur ce qui, depuis trois ou quatre générations, faisait le désespoir de la famille, après avoir fait sa gloire. Enfin, il était aussi riche en livres de cette espèce, que mon oncle l'était en architecture militaire.

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