‹ Œuvres completes de SterneChapitre 108 sur 507 · CHAPITRE CXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXV

Moo pire K brootllc avec l^ratmc.

Ecoutez , frère. Tobie , disiiil mon père en lisant son Erasme ; voici ce que dit Painphagus : Nihit me pæiiitcl hiijus niui, et voii i

TRISTRAM SIIANDY.

cequcliii rrpond Codés : yeeesi c«rpamitcul. Qup ililps-vous do cela ? Moi? rien. Kl moi je suis pi(| lié do CO (|u' iiue aussi excellonlo plume SC soit bornée à n'e\|K>ser qu'un fait tout nu, sans y ajouter lu moindre chose. Ce qui féchail mon pore, c’est qu'Erasmc ne l'oùl pas orné dcqiiolques-unesdcrcssublilitésspéculalives et ambiguës dont on entoure les argiimens, et que le ciel a si abondamment prodiguées à l'esprit humain, soit pour l'animer à la recherche de la vérité , soit pour l'exciter à combattre pour elle. Il aurait volontiers dit que l'auteur n'élail qu'un sol , si ce n'eùt pas été Erasme; Erasme, qui, s'étant présenté au chancelier Monts sans se nommer, lui rausa une telle surprise par les charmes de sa conversation,qu'il ne piils’empécherde s’écrier: V'out ilet Erasme ou le diable. Soyons plus sages, dit mon père. Sa sagesse fut de lire et de relire, avec une application infatigable, l’ouvrage dont il se plaignait, et qu’il croyait ne pas entendre. Il se raidit contre les difficultés. Chaque mot, chaque syllabe était un objet d'étude pour tâcher d'en pénétrer le vrai sens, ou d'en faire une exacte interprétation. Hélas ! celle obstination ne lui servit à rien. Les expressions se refusaient aux idées, et les idées ne s’accordaient point avec les expressions. Cependant, disait-il, l’auteur a certainement eu de l'inlcnlion. Les termes dont il s'est servi couvrent quelque chose <|u'il a voulu cacher. Mais pourquoi, dit mon oncle, lui prêter des desseins différens de ce qu'il exprime? Les hommes célèbres, frère Tobic, répliquait mon père, ne s'amusent p:is à faire des dialogues sur la longueur du nez et sur tout autre sujet , sans quelque motif [Kii'ticiilicr. Celui-ci n'est sûrement i]u'unc allégorie ,et j’en découvrirai le sens my.stiqiie, ou je ne pourrai. Voyons , lisons. Mon père lut. Fort bien! voilà de très-bons détails ; mais à quoi bon ceci ? qu'est-cc qui ne connaît pus les propriétés nautoniques du nez? Erasme pouvait bien nous en épargner le déuiil. Oh ! oh ! il prétend qu’on peut, en guise de soufllet, l'appliquer ad cxcitamium fucum.le ne lui soupçonnais pas cette utilité domestique. Il a raison, j'en juge par la sensation que j'éprouve sur ma main. Mais quel plaisir , frère ! m'y voici , cela près d’un

mol, je conçois tout ce qu’Erasmc a voulu rendre mystérieux. Eh bien! dit mon oncle, réjoiiis.scz-vousde la décoiiverteielle n’est pas faite, dit mon père, puisqu'il y manque quelque chose; mais un peut aider à la Icttrc.Je n'aime pas ces tunjiiets, reprit mon onelc. Ni moi, dit mon père, en mordant ses lèvres et eu mettant ses lunettes. Au diable soit le dialogue ! et il le déchira du livre avec une sorte de colère. .

CILAPITRE CXVI.

Il M roBtole «Tc« SUwkemberfias.

Slawkembcrgius fut sa ressource, et quel homme! ilavait analysé toutes mes disgrâces. 11 avait mélancoliquement prédit tous les revers qui, àchaque époque de mavic, devaient assaillir mon existence ; il en avait développé les causes. Il les avait attribuées à la maladresse du docteur Slop,à la forme aplatie, que le tranchant fatal de son forceps avait donnée au malheureux nez que je porte , et que je porterai jusqu'à la fin de mes jours. Mon père n’avait fait qu’une attention médiocre à toutes ce» circonstances; mais l’événement les lui avait si vivement retracées, que Slawkembcrgius devint pour lui l’écrivain le plus imposant qu'il eût jamais lu. Par quelle secrète impulsion avait-il prévu toutes CCS choses? d’où lui venaient-elles? comment ses oreilles en avaient-elles été frappées? qu’est-cc qui avait pu l’assurer qu’elles arriveraient ?11 y avait alors quatre-vingt-dix ans qu’une tombe couvrait les cendres de Slawkembergius, et mon père ne pouvait faire que des conjectures sur la manière dont ces événemens futurs avaient pu se glisser dans le sensorium de cet homme divin.

Son caractère se décélait par ses ouvrages. Gai, jovial, on voit qu'il jouait sur les mots. Il donne lui-même une idée des motifs qui l’avaient déterminé à écrire, et à passer plusieurs années de sa vie sur le sujet dont il parle. C’est ce qu’on voilà la fin de scs prolégomènes ,qiic le relieur, par parenthèse, a maladroitement placés entre la table de son

MO

TRISTRAM SUARDT.

livre et le livre lui-mémc , an lien de les mettre an commencement; mais il se fait tant de choses à rebonrs dans ce monde , que cette ineptie ne doit pas être tirée a consminence. Slawkember^'iiis informe donc ses curieux lecteurs, que, depuis qu’il était arrivé à Tige de discernement , et qu'il pouvait s’asseoir tranquillement pour considérer en lui-mémc ce qu’était le véritable étal de l’homme , et distinguer la principale Gn de son être... ou pour accourrir ma traduction; car le livre de Slawkcmbergius est , comme de raison , écrit en latin, avec la prolixité des auteurs moderncsqui écrivent en cette langue; Slawkembergius assure que, depuis le temps qu’il Gt usage de toute sa sagacité pour approfondir cette matière , il n’y conçut rien , ou plutôt qu’il ne sa'vait ce que c’était. Il ajoute que le seul fruit de tant d’application, fut de remarquer que ceux qui avaient entrepris jusque-là d’écrire sur le point capital dont Erasme avait fait depuis le sujet principal d'un de scs dialogues, s’en étaient acquittés si mollement, qu’à peine ils méritaient d’étre lus. Je me sentis alors, dit-il, si vivement aiguillonné, que je ne pus résister à celte impulsion. J’entrepris de m’égayer sur cette matière.

Et, il faut l’avouer ,Slawkcmbcrgius n’entra dans la lice qu’avec une plus forte lance, et que pour parcourir une plus vaste carrière que tous ceux qui l’avaient précédé. Si jamais on élève quelque monument pour placer les statues des grands hommes, la sienne en fera le principal ornement. On la mettra dans la niche la plus apparente au moins, comme le prototype de tous les écrivains volumineux qui doivent servir de modèle. Il a épuisé son sujet. Chaque chose y est pesée , discutée , examinée , éclaircie avec la plus grande précision. Il y a jeté tout ce que les sciences les plus profondes avaient d’intéressant, tout ce que les connaissances agréables avaient de plus piquant. Il n’a cessé de comparer, de compiler, de piller , de glaner. Sun ouvrage est une riche collection de tout ce qui a été dit, écrit ou discuté dans les écoles, ou sous les portiques des savans de tous les âges et de tous les peuples. C’est un recueil entièrement achevé, un code, un digeste de toulcc

qu'un homme, qui se pique de curiosité, peut désirer de savoir sur les nez , de ipielque forme et de quelque couleur qu'ils soient.

On conçoit aisément qu’il est fort peu nécessaire que je parle des autres livres qui composaient la bibliolhèi|ue de mon père. Je ne dirai donc rien de Prignilx, d’.4mlré Scroderat , d'Amiroite Paré , de leurs querelles , de leurs disputes , de l’intérêt que mon père prit à leurs discussions, du jugement qu’il en porta. J’ai bien d’autres choses à faire. N’ai-je pas promisd’ éclaircir une foule de dif- Gcullés qui se sont présentées? n’est-il pas survenu depuis mille chagrins domestiques qu’il faut que je dissipe? Une vache inconsidérée a porté le désoi dre dans les foriiGcationsde mon oncle Tobie.Ellea mangé deux rations cl demie d’herbe, cl arraché le gazon qui tapissait ses glacis, ses ouvrages à cornes et son chemin couvert, 'l’i-im veut qu’elle passe au conseil de guerre, et qu’elle soit fusillée. Il faut pour le moins crucilicr le docteur Slop. Je serai moi-même l'riilrnmist; je deviendrai le martyr de mon baptême. Pauvres diables que nous sommes! ne va-t-on pas aussi m’emmailloller? mais je n’ai point de temps à perdre ici en exclamations. J’ai laissé mon père étendu tout en travers de son lit. J’ai laissé mon oncle Tobie assis à côté de lui dans une vieille chaise de tapisserie frangée .J’ai promis de revenir à eux dans une demi-heure, et voilà plus de cinquante minutes qu’ils sont là dans la même altitude. Heureusement qu’ils ont besoin de repos ! je puis encore les y laisser l’un et l’autre. Je puis même, madame, vous procurer pendant ce temps la lecture d’un des ouvrages les plusagréables de Slawkcmbergius. Mon père l’avait traduit. C’est on conte : je ne suis pas un des dévots de Slawkembcrgius, comme était mon père. Mais , malgré cela, je suis d’opinion que ses contes méiitent qu’on les lise. Quoiqu’il fût allemand, il n’est pas sans imagination ; il les a divisés |)ar décades, et chaque décade contient dix contes. La morale n’est pas bâtie sur des contes, et l’on peut certainement reprocher un tort à Slawkcmbergius, celui de les avoirannoncéssurce ton dans le monde. On voit dans le plus grand nombre qu’il a plus fait d’efforts pour amuser que |ioor instruire.

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TRtSTRAII SnANSY.

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et U y a coromunément mal réussi ; mais il faut avouer qu'il n’a pas toujours été le maître de ses sujets. Son but , en faisant ces bagatelles, a été de saisir des faits qui rentrassent dans son ouvrage prineipal. C'en est une espece de supplément. Mais lisez , madame, et vons en jugerez.

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