‹ Œuvres completes de SterneChapitre 110 sur 507 · ILS · texte numérisé non relu

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ne peut légalement le souffrir dans la société civile, paree qu’il en trouble Tordre et l'harmonie; si, au contraire, il est faux, c'e.st en imposer à la société , cela mérite encore moins d'indulgence: ainsi décrétons.

Il s'éleva une question : ce fut de savoir s'il ne serait pas plus judicieux de porter le décret contre le nez, quel qu'il fût, que contre celui qui en était le malheureux ou le fortuné porteur.

Il y eut de longs débats sur ce point, et des pour et contre très-érndits. La proposition fut rejetée par la loi 44, § I. ad. Icq. qui rend les imdtres responsables des délits de leurs domestiques.

Ilalte-là ! s’écrièrentqnelqnesautres jurisconsultes; on met ici trop de rigueur, et ce n'est pas le cas d'on déci’et.

Pion,... certainement, et la raison en est simple. L’étranger ne s’csl pas caché. N’a-t-il pas dit expressément qu'il était allé au Cap des Nez, et qu’il en avait rapporté celui-là? Si fou décrétait tous les voyageurs qui rapportent des choses curieuses ou utiles des pays où ils vont, personne ne sortirait de chez soi. L’intérêt de la société s’oppose donc ici au décret en question.

Mais c’est une sottise que l’étranger a débitée. Il n’existe dans l'univers aucun coin de terre , aucun promontoire qui soit connu sous le nom de Cap des Nez.

— Qui vous fa dit?

— Les géographes.

— Ils n’en parlent pas?

— Et c'est pourquoi je les cite : je m’en rapporte à leur silence.

Le bâtonnier, homme mùr, réfléchi et le plus habile , comme de raison , d’entre tous les habiles, crut pouvoir décider la chose par une ample dissertation stir les phrases proverbiales. — Elles ont , dit-il , un sens allégorique qu’il faut toujours considérer. Exemple : Autant en emporte le vent. Le vent cm- |>orte biendes choses; cependant cette phrase ne s'entend ici que d'un discours qui a glissé sur l'esprit des auditeurs sans y faire d’impression : c’est ce que j’ai éprouve bien des fois dans mes plaidoiries. Eh ! pourquoi ne voudrait-on pas que le Cap des Nez, dont a parlé f étranger, ne signiCât autre chose dans

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TRISTRAM SnANDY.

>on ciilciulcmPiU, si rc ii’i'st qii« la naliire lui a fail prrsoiil (riin nez eslraordinairc? et sur cela l’oralciir cite une foule de lois qui allaient faire passer son opinion comme si elle eût été une loi elle-même. Mais il en était de ces lois comme des propriétés qu'il avait données au vent. Il les mettait à tout. I lu s'aperçut qu'il venait de s'en servir pour prouver qu'un chanoine de la calliédralc ne pouvait s'empêcher de payer certains bons offices dont une jeune fille réclamait le salaire... 11 fut hué, et l'assemblée se sépara justpi'aii lendemain.

Lesdciix universités deSlrasbonrg avaient déjà commencé l'affaire de l'abbesse de Quedleimbergh et de ses quatre grandes dignitaires. Elles en attendaient la solution; mais l'histoire du jour l'emporta.

Toutes les presses de la ville gémissaient déjà sous les écrits des savons; on ne chantait pas d'autres chansons dans les rues; un ne voyaitpasd'aulreseslampcsquccellesdunci.

Mais on soiiitirait avec ardeur après le jugement des universités; et l'on se serait donné au diable pour savoir d'avance ce quelles décideraient.

— Cela est au-dessus du sens commun, disaient quelques docteurs.

— l’oint du tout , répondaient les autres, cela est au-dessous.

— C'est un article de foi , disait l'im. — Tarare, disait l'autre.

— La chose est impossible, s'écriait un cinquième. — Non, n-pliqnait un antre.

— Mais le pouvoir de Dieu est infini, dit un Nezarien, il peut tout.

— Il ne |)Ctit rien de conlradiclo'ire , ré- [londail un anli-!\’czaricn

— Parbleu ! disaient les premiers. Dieu petit faire un nez aussi long, aussi gros que le clocher de Strasbourg...

Les anli-Nézariens soutinrent qu'il était impossible qu'un homme pût porter un nez de cinq cent soixante-quinze pieds de long.

— Maiss'il éuiit horizontal?..

— Maiss'il ne fêtait pas?

— Oh ! si, si, si, si, si, si...

11 s'éleva une nouvelle dispute sur l'éten-

due et sur les lioi nes de la puissance divine. On alla si loin qu'il ne fut plus question de l'objet; le nez de l'étranger n'était plus qu'une frégate lancée dans le golfe de la théologie scliolastique.

L'imagination des Strasbourgeois ne s'alluma que plus vivement par la confusion qui régnait dans toutes ces discussions. Plus elles étaient obscures, plus elles les jetaient dans fenthousiasme.

Leurs docteurs, embarqués sur le vaste océan des sciences, et entraînés par la force des coitrans contraires, étaient précisément comme Pantagruel et ses compagnons qui attendaient sur le rivage le succès de quelque heurettse entreprise.

Pauvres Strasbourgeois ! qu'aviez-vous de mieux à faire ? comment sortir de cet embarras ? je ne vous ferai point de reproche sur votre résignation docile à l'attente des événemens. Pauvres Strasbourgeois ! moi ! je ne veux faire que votre éloge.

Quelle est la ville dont tous les babitans, tourmentés par la curiosité, eii.ssent souffert la soif et la faim, et n'eussent ilonni de huit jours, comme vous eûtes alors le courage île le faire ?

Le voyageur avait promis de repasser [lar Strasbourg le trentième jour. Sept mille carrosses ( Slawkembergius s'est sans doute trompé dans ses caractères numériques), sept mille carrosses, quinze mille charrettes, vingt millec.abriolets chargés de préteurs, de conseillers, de syndics, de bourgmestres, d'avi> cats, de procureurs, de médecins, de chirurgiens, d'apothicaires, dcdocteurs, d'abbés, de prêtres, de nonnes, de béguines, de veuves, de femmes, de filles, de moines, de chanoines, l'abbesse de Quedleimbergh ouvrant la marche avec scs quatre grandes dignitaires dans une calèche, le fretin suivant pêle-mêle, à pied, à cheval, les uns conduits, les autres entraînés, quelques-uns voguant sur le Rhin, tous levés avant le soleil, sortirent iK>ur aller au-devant de l'étranger.

L'impalicncc avait calculé le temps qu'il devait mettre |iour arriver à l'endroit où il était attendu. Midi sonne, il ne parait |H)iut. Il aura sans doute retardé son départ de quelques heures. On le verra sûrement avant

TRISTRitll SUA^IDT.

la Gii du joui-. Mais la nuit approche, cl il ne parait point encore? que faire? coucherat-on au bivouac ? eh ! pourquoi pas ? la nuit se prépare à être belle.

— Mais.s'écrieSlawkcmbcrgius, je louche ici au dénoûment de celle aventure. 11 n’est point de conte bien organisé qui n'ait sa prostasc, son épitase, sa catastase, sa catastrophe ou sa péripétie. Ainsi le veut Aristote, et ce qui est pour moi une loi bien plus im|)érieuse, ainsi le veut le sens commun. .

El l'on ne niera pas sans doute que depuis l'instant où les savans de tous les ordres se mettent à disputer jusqu’à ce que lesdocteurs fourrés s'embarquent à corps perdu en laissant les pauvres Strasbourgeois en détresse sur la rive, ne soit une belle et bonne catastase. Les incidens sont, grâces à Dieu, assez embrouillés pour qu’il soit temps que l'orage crève au dernier acte : et voici où il commence.

C'est au départ des bons Strasbourgeois qui vont galment attendre l'étranger sur la roule de Francfort, et qui déjà s'enonient de ne le pas voir arriver. Pour lui , il faut bien , ainsi que le prescrit Aristote, que je le tire du labyrinthe où je l’ai plongé , et que je le remette dans un état de repos et de tranquillité où scs discours ont fait juger qu'il n'était pas.

Pendant qu'il chicanait sa mule sur de petites génuQexions qu'elle faisait de temps en temps, et qu'il gagnait son auberge aussi vile qu’elle pouvait aller, un autre voyageur faisait hâte pour arriver à Strasbourg. — Parbleu! dit-il en lui-mémc,aprèsavoir trotté pendant une lieue, je suis un grand sot! à quoi donc pensai-je? Je n’arriverai jamais ce soir à la capitale de l’Alsace, à celle ville fameuse où , à cela près des tambours, il y a la plus belle garnison du monde. Bêle que je suis! eh! quand je serais actuellement à la porte, m’y laisserait-on entrer en donnant même un ducal? J'en donnerais deux que je ne passerais p:is. Je serais bien nigaud : retournons plulèl coucher a l'auberge que j'ai vue là-bas. Il tourne bride aussitôt, marche

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