CHAPITRE XL
On a b«ao faire, qoelqn'aaM plaint tottjoora.
Ce pauvre ministre n’était cependant pas venu jusque-là sans faire p.arler de lui. Il ne faut souvent que fort peu de chose pour j attirer l’attention du public; mais ce qui la lui avait méritée, cinq ans auparavant, n’était pas peu de chose. On ne lui reprochait rien moinsqiie d’avoir violé toute bienséance, f II avilit, disait-on, sa personne, son état, c ses fonctions. C’est une espèce de petit « prélat; scs revenus sont considérables; « mais quel usage il en fait ! Il n’a pour tout « équipage qu’un mauvais cheval qui ne < vaut pas deux guinées. Il faut le rayer de f la liste.»
Vous avez raison , mes amis ; ce bucéphale était ie vrai pendant du fameux coursier du héros de la Manche. Ils se ressemblaient de manière à s’y tromper. Je ne me souviens cependant pas d’avoir lu que Rossinante fût poussif. Il jouissait d’ailleurs d’une prérogative qu'ont presque tous les chevaux espagnols, gros ou petits, gros ou maigres. Napolitains glapissans ! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilège? Vos voix grêles enchantent, flattent l’oreille; mais laissez paraître au milieu de vous ce nouveau Stentor. Mesdames ?.... Il est inutile que vous parliez.... On devine dans vos yeux l’objet de votre choix.
Je sais cependant qu’on a douté que le chev.al de Don Quichotte. Il ne faut souvent qu’une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne était extrême. Mais l’aventure des voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu’elle ne venait pas d’une cause sinistre. Sa continence était une vertu de tempérament. Et permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous s.avez aussi bien que moi que, s’il y a des personnes dans le monde qui se vantentd’avoirdelapudicité.ellesn’ontguère de meilleure raison à en donner que celle-là.
Mais.
Point de réplique, s’il vous plaît. L’impai^ tialité est ma devise. Aussi rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paraîtront sur le théâtre de cet ouvrage.... dramatique. Je n’aurais pu, sans blesser ma conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables à Rossinante.... et si enviées ! O charmantes Circassiennes, qui ne voyez dans l’enceinte de vos murs que des
Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressemblait en tous points à celui du preux amant de la princesse du Toboso. Il était aussi maigre, aussi décharné, aussi eL flanqué. L’humilité même, si elle n’allait pas à pied, ne pourrait pas choisir une monture plus chétive.
L’opinion de certaines gens est si fausset... Il y avait des personnes qui prétendaient que le ministre, aurait pu aisément relever I la figure de son Bayard. 1 11 a, disaient-cUes ,
TRISTHAM SUANOT.
t une jolie selle garnie de pluche verte, et < (Tun double rang de clous argentés, de t beaux étriers de cuivre, une housse de t drap gris ornée d'une frange de soie noire t mélée de fd d’or, une bride avec de belles I bosscltes argentées, et les antres ornemens € convenables. > Oui, sans doute, il avait tout cela : c’était une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses étaient atta* chées à un clou derrière la porte de son cabinet. Il en avait donné d’autres à son cheval, qui seyaient mieux à sa figure. 11 était homme d’ordre. On l’eût pris pour un fou s'il eût agi pour son cheval comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essayent de fairt? revivr»', sur leurs visages
décrépis, les roses de la jeunesse
U ne laissait pus que de sortir souvent de chez lui ; et l’on pense bien que lorsqu’il allait, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvait sur son chemin de quoi exercer sa philosophie. Les gesU's de l’un, les propos de l’autre ! 11 n’entrait dans un village qu’il n’attirût l’altenlion de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les vieillards, tout se mettait sur son passage. Les travaux cessaient, le seau restait suspendu au milieu du puits, le rouet à filer était sans moiivemi'iit, on oubliait la fossette et le trou-madame. Son allure n'était pas rapide, et il avait tout le temps de faire ses observations, d’écouter les soupirs des gens graves, les >|Uolibets des mauvais plaisons, les railleries des frondeurs. Il soutirait tout cela avec une tranquillité stoïque. Son caractère le portait naturellement à la plaisanterie. 11 sc voyait lui-méme dans le vrai point du ridicule, et il ne trouvait ps mauvais que les autres eussent sur son compte les mêmes yeux que lui. Je le citais l’autre jour à un poète de ma connaissance, pour tâcher, pr l’exemple, de le mettre à l’unisson du public sur l’opinion qu’on a et de ses satires et de ses tragédies et de ses pnégyriques
et de ses traductions. Ciel ! il m’aurait
volontiers coupé la langue. Mon cher ministre, où te trouver des imitateurs '! Scs am'is savaient que ce n’était pint pr une sordide épargne qu’il allait de cette manière, et iis le raillaient avec liberté sur son extra-
vagance. U aurait pu faire cesser tous ces sarcasmes en leur disant les raisons qui le faisaient agir ainsi; mais il aimait mieux se joindre à eux contre lui-même. « Ne voyez- < vous pas, leur disait-il, que je suis miné par I une consomption qui me mène rapidement € au tombeau? 1æ cavalier ne mérite pas un « autre cheval ; l’un avec l’autre, nous avons ■ l’air de n’ètrc que d’une pièce ; nous resc gemblons ù un centaure.- l.a vue d’un cheval qui aurait eu de l’embonpoint lui aurait causé, dans l’état où il était, une altération sensible dans le puis. 11 en serait piit-ètre tombé en syncope. La diaphanéité de son cheval, pr une sorte d’analogie, tenait du moins ses esprits dans le calme.
Et combien d’autres raisons ne donnait-il ps pur justifier le choix qu’il avait d’un animal aussi doux et aussi modéré ? Assis mécaniquement sur une telle bête, il puvait méditer, avec autant de plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, de vanilate mundi et fugà tœculi. Aussi tranquille sous le pas de sa monture que dans son cabinet, ses occupations puvaient être les mêmes. Il pouvait, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à sou sermon, rependre une maille échappée â son bas. Un trot rapide et un raisonnement lent étaient, selon lui, deux mouvemens aussi incomptibles que l’esprit et le jugement ; mais sur son cheval, il pouvait concilier les choses qui praissaient les plus contraires : son prêne et une chanson, sa toux et son sommeil. Je ne finirais ps, si je voulais rapprter toutes les raisons qu’il alléguait. 11 n’y avait que la véritable qu’il ne disait point, et il se la réservait itipeito, pr raffinement d’honneur.
Un l’a su, il avait dans sa jeunesse, à pu pès dans le temp qu’il avait acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût tout-ù-fait opposé. Il se livrait à l’autre extrême : on citait son cheval comme le plus beau du canton. Ma'is on sait déjà qu’il n’y avait point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la ronde. S<'s paroissiennes n'en avaient pas moins d’aptitude à propager l’espèce humaine; et i|ue faire nu moment du Itcsoin ? On venait pier mon-
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