TUIS1RAM
siPiii’ le curé do piMor son olioval pour aller chercher du secours. Son cœur élait excellrnl; un nouveau cas était souvent plus pressant que le premier, il fallait voler. De semaine en semaine, de jour en jour, quelquefois le cheval faisait une course, et les choses allaient de manière que tous les neuf ou dix mois il se trouvait dans la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval et de le remplacer par un bon.
Je laisse à qui le voudra à calculer la perte que cette complaisance lui coûtait année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans murmurer. Elle se répéta enfin tant de fois qu'il songea à prendre la chose en considération. 11 vit que cette dépense était si disproportionnée à ses revenus qu’il UC pouvait plus la soutenir. Mais ce qui le touchait le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtait absolument les moyens de faire d'autres .actes de bienfaisance dans sa paroisse. Quel bien faisait-il par là? Cher curé, vous ne trouviez pas mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans et accouchassent; ma’is votre cœur compatissant se plaignait de n’étre utile qu’à elles. Vous n’aviez plus rien pour secourir les infirmes; rien pour les gens âgés; rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où la pauvreté, la maladie, les alTIictioiis faisaient périr de misère les malheureux que vous alliez visiter.
Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n’y avait que deux moyens de l’étriter. C’était, ou de prendre la ferme résolution de ne plus prêter son cheval, quelque prière qu’on lui en fit, ou de se résoudre à monter le dernier qu’on lui aurait ruiné, tant qu’il pourrait aller.
Il se défiait de sa fermeté sur le refus; et il embrassa galment le dernier moyen. Les raisons qui le faisaient agir ainsi, lui auraient fait honneur; mais c’était pour cela même qu’il no voulait pas les dire. Il aimait mieux souRnr le mépris de ses ennemis et les railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvait que lui attirer des louanges.
Ah ! j’ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup do p'mceau dans son caractère vaut, selon moi.
SUAMIir. ' Il
tous les raffinemens, toute la franchise du cœur de l’incomparable chevalier de la Manche; et je vous l’avoue, monsieur le maréchal, j’aime mieux le caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerais mieux le voir lui-même, que tous les héros anciens et modernes. Hais ne vous fâchez pas, je ne vous dis cela qu’en passant.
Ce n’est cependant pas là la morale de mon histoire. Je voulais seulement faire voir la bizarrerie de l’humeur, ou plutôt l’injustice du monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette explication pouvait faire honneur au ministre, personne ne découvrit les motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas, et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l’on vit ses démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avait payé les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne fait pas un effet plus prompt : tout son secret prit vent. On se souvint do tous les chevaux qu’il avait perdus ; on se rappela même qu’on lui en avait fait périr deux qu’il n’avait presque point vus; on racontait même les circonstances de leur perte. Son histoire courut de toutes parts avec la rapidité du feu volage. Mais la malignité!... O mes amis ! Un nouvel accès d'orgueil avait, disailron, saisi le ministre. 11 allait se bieu monter. Il était évident que, dès la première année, il épargnerait plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui avait coûté.
Les soins qu'il prenait pour régler sa conduite, les attentions qu’il avait pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore, les opinions qui flottaient dans la tête des autres sur la manière de se comporter, troublaient fréquemment son repos. Il était souvent éveillé quand il avait besoin de dormir.
Il y a environ dix ans qu’il eut le bonheur de se soustraire à ces inquiétudes. Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde, et ne fut plus responsable de sa conduite qu’à un juge, dont il na certainement pas lieu de se plaindre.
TRISTRAM SUANDY.
Il est donc dans les décrets du ciel qu'il y a une espèce de fatalité attachée aux actions de certaines personnes! Elles ont beau prendre des précautions pour ics régler d'une manière digne d'éloges, on les fait passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne de leur véritable but : et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut donner, vivent et meurent sans y participer : heureux s'ils ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés !
Le bon ministre fut une preuve de cette vérité. Mais il faut savoir comment cela arriva; et cette connaissance, monsieur, ne vous sera pas inutile. Lisez donc les deux chapitres suivans. Vous y trouverez une esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale avec elle. Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à la sage-femme, ou à quelque autre.