CHAPITRE CXXVIII
* L’irt de marcher.
— Il aura donc nom Trismégiste, frère! c’est un si beau nom! Celui qui, de tous h-s mortels, l’eut le premier, fut à mon gré le plus grand homme qui ait jamais vu le jour. 11 fut roi , législateur et philosophe. C’est lui qui inventa l’écriture, qui donna les premières lois à l’Égypte, qni introduisit l’usage des sacrifices. Le croiriez-vous bien? sans lui, la méthode de se battre à coupsde poing et à coups de tête en Angleterre, serait peutêtre encore inconnue... Il en apprit l’exercice aux Egyptiens...
— Diable!... dit mon oncle, s’il entendait aussi bien l'attaque et la défense , il fallait, sans doute aussi, qu’il fût ingénieur...
— N’en douiez pas , dit mon père en levant le pied pour descendre la seconde marche.
— Prenez-gaixie , dit mon oncle Tobie, vous allez touiller.
Mon père , en cll’et , chancela si foi l que
TRISTRAU SHARDT.
mon oncle Tobic n’eut pas cette crainte sans raison.
— Heureusement, frère Tobic, dit mon père, que je me suis retenu. J’avais perdu l’équilibre. C’est faute de m’être rappelé de quel pied je suis parti pour venir jusqu’ici. Vous ne sauriez croire combien il est utile de s’eu souvenir. Aristote , qui a fort amplement traité de cette matière , n’a pu la résoudre, et l’a rejetée dans scs problèmes.
L’utilité m’en a paru si frappante que je l’ai approfondie. Que l’on voit bien là toute la prévoyance de la nature dans tout ce qu’elle a fait ! si nous jetons les yeux sur l’homme, sur les animaux, sur les oiseaux, sur les insectes , nous trouvons en chaque classe une uniformité parfaite dans les agensqu’ elle leur a donnés pour marcher. Ils ont plus de pieds les uns que les autres ; mais si l’homme n’en a pas plus que les dindons, on n’en voit pas moins, dans ce petit nombre, quel a été le dessein delà nature. Elle Icurcn a donné à chacun une paire. C’est par paire aussi qu’elle les a distribués à tous les autresanimaux. Le plus ou le moins n’y fait rien. Le mUle-patict, avec la multitude qu’il en a, ne les a pas autrement que par paires. 11 en est ainsi des êtres microscopiques.
La nature est invariable sur ce point. Si l’on considère en même temps qu’elle n’a opéré de cette manière qu’en mittant tout autant de pieds ou de pattes d’un côté que de l’autre, et que le pied ou la patte qui est de ce côté-ci, corrcs|X)nd exactement à la patte ou pied qui est de ce côté-là, onconçoittoutd’un coup l’objet qu'elle a eu. Qu’esôce que le mouvement de rhomme et des animaux ? Un bon physicien devrait être là tout prêt à me répondre ; mais j’attendrais peut-être longtemps une sottise. Le mouvement n’est autre qu'un composé de travail et de repos. La nature l’ayant imprimé aux hommes, aux animaux et aux insectes , elle leur donna surle-champ ce qui pouvait le plus commodément et le plus sûrement leur faire mettre à profit cet avantage. C’est pour cela qu’elle les gratifia tout aussitôt des pieds et des pattes qu’on leur voit , et que, pour en faire mouvoir une partie , elle régla qu’ils laisseraient l’autre en repos. Cette règle est universelle.
Je n’y connais qu’une exception, c’est quand je saute, ce qui m’arrive rarement...
— Et ce qui aurait pourtant pu vous arriver tout à l’heure, dit mon oncle ’fobie...
— Je f avoue , répliqua mon père. Il y a cependant encore, continua-t-il, une exception, c’est lorsque je vais à cloche-pied. Mais cette manièred’allerct faction de sauter, sont des mouvemens convulsifs dont on ne peut conclure autre chose, sinon que fliomme, dans son libre arbitre, fait souvent des écarts qui ne sont pas sans danger.. . La machine humaine est quelquefois toute détraquée par un saut imprudent : on se fatiguejusqu’à l’excès, en ne faisant qu’une très-petite course à clor che-pied. Aussi est-ce de là que j’ai principalement appris que nous ne marchions bien que par le mouvement et le repos alternatif de nosjambeset flenospieds. Apparemment que celitiqui a Oéchi sous moi n’était pas celui qui devait agir...
— Sûrement! dit mon oncle ’fobie. Une fois que l’on connaît le principe des choses, reprit mon père, on rend aisément raison de tout ce qui peut y être relatif. Mais Aristote qui ne l’a point connu, parce qu’il n'a fait que des spéculations sans consulter l’expérience, demande pourquoi nous n’avons pas aussi bien trois pieds que nous en avons deux.
— Aristote est un sot, dit mon oncle Tobie.
■ — Je n’aurais osé le dire , répliqua mou père.
— Eh bien ! je le dis, moi, reprit mon oncle Tobic.