‹ Œuvres completes de SterneChapitre 123 sur 507 · CHAPITRE OXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE OXXIX

Li dooklc eDteatc.

— Eh ! ch ! Suzanne, s’écria mon père en lu voyant passer au bas do fcscalier avec un gros oreiller sous le bras, comment va ma femme '! — Comme ça , dit Suzanne , sans s’arrêter.

— Et l’enfant? — Point de réponse.

— Que dit le docteur Slop? que fait-il ?

Suzanne était déjà loin. Mon père se mit le dos contre la rampe. — Frère ’fobie, ditil, de la multitude desénigmcsquela viecuu-

TRISTIUll SHAXOY.

jugale olîre sans cesse i deviner au pauvre mari, je n’en connais point de plus impénétrable que celle-ci. Ma perspicacité y a toujours échoué. C'est de savoir pourquoi et comment il se fait, dès que madame est en couche, que toutes les femmes de la maison en soient plus Gères et plus impérieuses de moitié.

— C'est que je crois, dit mou oncle 'l'obie, que nous nous paraissons à nous-mêmes plus petits. Je ne vois point d'enfant nouveau-né, que je ne sente, pour ainsi dire, que je m'apetisse. C'est un moment bien dur à passer pour une femme, continua-t-il en remuant la tète.

— Oui, c'est un furieux moment, dit mon père en remuant aussi la tète.

Mais, depuis que la mode est venue de remuer la tète en parlant, on ne la remua peutêtre jamais par des motifs plus contraires.

Que Dieu les bénisse! c'est ce que voulait dire mon oncle.

Que le diable les emporte I c'est ce que n'osait dire mon père.

CHAPlfRE eXXX.

L’stUIié dei josnau.

— Mais, messieurs, descendrez-vous donc à la 6n aujourd'hui ? hola ! eh !... quelqu'un.

— Me voilà, monsieur: que vous plait-il '/...

. — Tiens, prends ce sclielling, et cours vite chez le libraire du coin.

— Oui, monsieur.

— Tu lui demauderas le premier journal qui tombera sous sa main.

— Oui, monsieur.

— Et tu me l'apporteras.

— Oui, monsieur.

— Mais va donc !..

— Oui, monsieur. .

— Tu es encore là?... Le voilà pourtant parti. Dieu suit loué !... En vérité, me disaisje, ils sont admirables, nos Aristarques !... Mais iidmirabiliuimet !

Ils sont fertiles en expédiens!

Leur critique est si juste ! si honnête ! si douce !

Ils découvrent si faedement les fautesqn'on n'a point faites !

Ils recommandent si habilement de faire celles qu'il faut éviter !

Ils indiquent des moyens si sûrs de mieux faire !

Ah ! ils sont admirables, admirabilissimes, messieurs nos Aristarques.

On voit mon embarras. Je ne sais comment m'y prendre pour faire descendre tout-à-fait mon père et mon oncle Tobie...

Et peut-être que ce journal va m'apprendre comment il faut les faire remonter.

Que cela serait heureux ! Si j'y pouvait trouver le moyen de les faire coucher!

D'honneur! ils en ont bien besoin...

—Monsieur, voilà un journal.

— Bon! c'est justement celui qui a le plut de vogue. Voyons, lisons. La fadeur !.. quelle platitude!.... c'est là uneépigramme?.... Je

ne m'en serais pas douté. Passons Une

épltreàun seigneur russe?.... El le seigneur russe est un cèdre du Liban?.... et le poète est une faible tige d'Iiysope?.... Vil rimeur! tu CS plutôt un ver rampant. Et lèseigneiir?... Il est ce qu'il est. Mais quoi encore? Ma foi ! ce qu'est un seigneur; rien, si vous voulez.

Ce journal me coûte un sclielling. Je ne le regrette pas. Quand mon père et mon oncle Tobie seront couchés, il faudra qu'ils d«menL Je lirai à l'un l'épi tre au seigneur russe, et à l'autre les épigrammes.

Avec tout cela, si chaque jour de ma vie me taillait autant de besogne que m'en a fourni celui-ci, je ne sais quand j'aurais Gni. Voyez un pou Ig crise singulière où je suis. Jamais peut-être aucun biographe ne s'est trouvé dans cette situation avant moi ; peutêtre qu'aucun ne s'y trouvera jamais, etqu'elle était réservée pour moi seul', depuis la création jusqu'au néant de tous les êtres.

A pareil jour que celui-ci de l'année dernière, j'avais un an de moins.

Aujourd'hui, par conséquent, j'ai un an de plus.

Pardon, si j'écris ceci avec gravité ! Ce sont des réOexions calculées qui doivent avoir un air de pesanteur.

Je dis donc que je suis aujourd'hui plus vieux d'un an que je ne l'étais à pareil jour

TMSTRjtH SnANDY.

dn l’an passé. Me voici déjà presque à la Gn de mon second volume, quoique je n’aie à peine qu’un jour d’exislcncc. II est évident par là que j'ai trois cent Soixante-cinq jours de plus à écrire de m.n vie, que je n’en avais lorsque j’ai mis la main à la plume pour In première fois. Aiusi, au lieu d'avancer dans ma tâche, comme fait le commun des écrivains, je recule. A deux volumes par jour de mon existence, chaque année va me mettre en arrière de sept cent trente volumes, et de sept cent trente-deux lorsqu’elle sera bissextile.

II est bien certain aussi que je vivrai trois cent soixante-quatre fois plus vite que je n’écrirai. Ainsi, d'intérêts en intérêts, je me verrai si accablé qu'il faudra que j'y succombe.

Ce|)endant, mes amis, ne nous désespérons pas. Pourvu que le ciel soutienne les papeteries, je ne contribuerai pas peu à leur consommation. Quant aux plumes, la nature est bonne dans ce climat; et, grâce à la Providence ! notre pays ne manque pas d'oies.

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