‹ Œuvres completes de SterneChapitre 14 sur 507 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Il se nommait Yorick. Et ce qui est fort remarquable, c’est qu'il parait, par une trèsancienne charte de sa famille, écrite sur du parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de la même manière, pendant fcspace de... j'allais dire neuf cents ans; mais je ne veux pas ébranler votre confiance par une vérité qui n'est pas probable, quoiqu'on puisse la contester. J'aime mieux simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la moindre altération, sans changer une seule lettre. Eli ! quel est celui de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu? Us ont aussi varié que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte? A vous parler vrai, je suis, à ce sujet, Uintôt d'une opinion, tantêt de Fautre, selon la force ou la faiblesse de ce qui me lente. Cela n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne. Elle nous mêle, elle nous confond tellement ensemble, qu'il u'y a presque personne au-

jourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul qui fit telle ou telle action.

La famille Yorick avait eu le soin prudent de prévenir cette confusion. Elle avait religieusement conservé la charte que je cite ; et ce titre m’a appris qu'elle était originaire de Danemarck ; qu’elle passa en Angleterri', sous le règne d'Ilorwcndillus, roi de celle contrée du Nord, et qu'un des ancêtres de M. Yorick, cl dont il descend en ligne directe, avait eu jusqu’à sa mort une des charges les plus importantes de la cour. Un autre parchemin, qm est joint à la charte, ajoute que cette charge n’existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis deux siècles, et dans celte cour, et dans toutes celles du monde chrétien, comme inutile.

J’ai souvent réfléchi sur la nature de celte charge, ctj'ai cru pouvoir me persuader que c'était celle de principal bouffon du roi. Est-il étonnant qu'elle ait été supprimée dans toutes les cours? Les rois n'ont pas besoin d’avoir, en titre d'oflicc, des serviteurs à gages, quand tout ce qui les entoure s'empresse de faire nn rêlc dont ils payaient Facteur qui en était spécialement chargé.

Notre Shakespeare prenait souvent des faits antfaenliques pour sujet de ses pièces. L'Yorick d'HamIet était sûrement un des ancêtres do M. Yorick.

Je n’ai pas le temps d'examiner assez attentivement l’hUstoire de Danemarck de Saxo Grammaticus, pour m’assurer bien positivement de ce fait. Mais vous, monsieur, qui êtes de presque toutes les académies du monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant tant de décombres de l'antiquité, qui avez découvert tant de petites choses dont vous avez tant fait de bruit, qui êtes si profondément oisif, en paraissant si occupé, mettez-vous à débrouiller ce point historique. Je ne vous demande qu’une grâce; c’est de nous épargner l’in-folio et la pesanteur non moins assommante du style de vos dissertations ridiculo-comico-savanlasses.

Que n’ai-je eu assez de temps dans le voyage que je fis en Danemarck, en 1741, en qualité de gouverneur du fils aîné de M. Naddi! J’aurais peut-être fait celte re-

TRISTRAII SIU:^DA.

cherche moi-méme , et j'en aurais orné l'agréable relation que je compte (aire de ce voyage original dons le cours de cet ouvrage. Mois je n'eus que le temps de vérifier une observation que quelqu'un avait faite dons ce pays, où il avait demeuré longtemps. C'est que la nature n'avait été ni avare, ni pro<liguc dans la distribution de génie et de capacité qu'elle a faite aux habitans. En mère discrète, elle ne les a tous que modérément favorisés; mais elle leur a en même temps fait un partage si égal, qu'ils sont, sur ce point, presque tous au niveau les uns des autres. On trouve peu de talons snpérieurs en ce pays; mais ils sont remplacés par un bon jugement, par beaucoup d'ordre. Les rangs, les conditions diverses se trouvent à cet égard à l'unisson. Il me semble que cela est fort agréable.

Quelle différence chez nous! que de hauts! que de bas! Vous êtes un grand génie, ou peut-être il y a-t-il à parier cinquante contre un, monsieur, que vous n'êtes qu'un sot. Ce n'est pas cependant qu’il n’y ait des degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre ne s’élève et ne s'abaisse pas tout à coup, mais les extrémités sont plus communes en Angleterre qu'ailleurs.

Il semble que la nature s'y joue également du génie et de la température de l’air. La fortune n'est pas plus fantasque dans la distribution de ses présens.

C’est ce qui m’a fait hésiter sur les idées que j’avais sur l’extraction primitive d’Vorick. Ce que ma mémoire me rappelait de lui, ce que j’en avais oui dire, me prouvaient que scs veines n'avaient pas eonsené une goutte du sang danois. Il avait effectivement eu le temps de s’écouler ou de s’évaporer pendant neuf siècles. Je me défends de philosopher avec vous sur ce point. Cela est arrivé, le fait est exact, et cela me suffit : qu’importe la manière? On ne trouvait donc plus dans Yorick ce froid flegmatique , cette régularité précise d’esprit, de bon sens et d'humeur, qui semblaient devoir se trouver dans un homme de son origine. C'était au contraire un composé d’élémens si subtils, si effervescens, si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclites même Il était en

même temps si capricieux; il avait tant de vivacité, avait le cœur si gai, si ouvert, qu’on eût dit qu’il était né sous le climat le plus favorable. Mais avec tant de voiles déployées, le bon Yorick ne portait pas une once de lest. Il n’avait pas la plus légère connaissance du monde. Parvenu à ses vingt-six ans, il ne savait pas plus 7 ftùre roule qu'un jeune chevreuil abandonné à lui-même. Il s’était cependant embarqué sur cette mer agitée; et vous vous imaginez, sans doute aisément, que le vent frais de ses esprits ne manquait pas de le faire donner contre quelque écueil. Cela lui arrivait dix fois par jour. Les personnes graves, ces gens qui marchent  pas lents et mesurés, étaient ceux précisément qui sc trouvaient le plus souvent sur son chemin. C’était avec eux qu’il avait eu le malheur de s’embarrasser. Peut-être y avait-H en cela de sa part quelque petit mélange de malice. Je sais qu’ Yorick avait un dégoût, une aversion invincible pour la gravité. Il ne faut cependant pas s’y méprendre. Ce n’est pas contre la gravité en elle-même qu'il avait cette antipathie. Il était, quand il le fallait, aussi grave, aussi sérieux qu’un autre ; et il l’était, au besoin, des jours et des semaines entières; mais c’était l’affectation de la gravité qu’il détesLait. Il lui avait déclaré une guerre ouvcrte.il ne pouvait souffrir qu’elle servit de masque à l’ignorance, à la sottise, à la folie ; et, dans quelque endroit qu’il la trouvât, quelque protégée et quelque appuyée qu’elle fût, il la poursuivait avec feu ; il était sans quartier, sans merci.

t La gravité, disait-il quelquefois, dans < sa façon sauvage de parler, est comme ces € scélérats de l’espèce la plus dangereuse, f Elle est toujours entourée ou accompagnée € de la ruse, de la fraude et de l’artifice. > Il croyait fermement qu'elle exerçait plus de rapines en un an sur les honnêtes gens, par son langage faux, que la filouterie ne le peut faire en dix ans par sa subtile adresse, t Quel risque court-on, s’écriait-il, avec un I homme ouvert, et que la gaîté de son cœur I fait d'abord connaître? Tout le danger est • pour lui. Mais la ruse, l'astuce, la fourbe- « rie, la diqilicité sont l’essence même do la

TRISTRAM SIIANDT,

f gravité. C'est un moyen étudié ponrse faire

< une réputation d'esprit, de bon sens et de c connaissances qu on n'a pas. > Elle était pire, selon lui, que ce qu'un auteur français de beaucoup de mérite ne l'avait définie. Il disait que c’était • un maintien mystérieux

< du corps, pour couvrir les défauts de l'cst prit. • Ne cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur? Yorick trouvait cependant cette définition si belle, qu'il disait assez imprudemment, sans doute, qu'elle méritait d'étre gravée en grandes lettres d'or, sur des portiques élevés.

Il faut l'avouer, il s'était placé sur un théâtre qu'il ne connaissait pas. Il était aussi indiscret, aussi imprudent sur toute autre chose. C'est en vain que la politique exigeait de lui de la contrainte et de la retenue : rien ne faisait impression sur son esprit, que la nature même de la chose dont on parlait ; et sa coutume était de traduire sur-le-champ et sans périphrase, en bon anglais, ce qu’elle exprimait. Les personnes, le temps, le lieu, tout cela lui éuiit indifférent : il ne faisait point de distinction. Un mauvais procédé venait-il lui frapper l'oreille, il ne se donnait pas le temps d’examiner quel était le héros de la pièce; et si, par son état, si par sa place, il ne pouvait pas lui nuire; si l'action était odieuse, il n'eu fallait pas davantage;... celui qui l’avait commise était un infâme, etc., etc. Ses commentaires mattieiireusement se terminaient presque toujom^ par un bon mot, ou étaient aiguisés parquelque saillie satirique. Quelles ailes pour son indiscrétion ! Enfin il évitait très-rarement de dire sans façon ce qui lui venait à l’esprit. Le monde lui fournissait sans cesse l'occasion de répandre ses railleries et ses épigrammes; et l'on avait soin de les recueillir. Hélas ! on va voir quelles en furent les conséquences, et la catastrophe dont il fut frappé.

CHAriTRE XIII.

L*Epiupkc-

Vous connaissez au moins un peu la natare humaine, mon cher lecteur : c’en est

assez pour m’épargner de longues explications ; et vous comprenez aisément que mon liéros ne pouvait pas aller ainsi, sans éprouver de temps en temps quelques petites... Il s'était chargé d’une multitude de ces petites dettes. < Elles font un poids, lui disait

< Eugène; on les enregistre. > Il n’y faisait aucune attention. Ce n'était point par la malice qu’il les avait contractées. La franchise, la gaité de son humeur joviale en étaient le principe. Que pouvait-il lui en arriver? Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites; et Eugène lui répondait : f Ne vous y fiez pas. Il faii- € dra, lui disait-il, que vous payez un jour « ou l’autre : on ne vous fera pas grâce de c la moindre chose. >

Autant en emportait le vent. Yorick ne lui répliquait qne par un geste qui annonçait qu'il ne craignait rien; et si c'était â la promenade ou dans les champs qu'on lui en parlait, un saut qu'il faisait d’un air gai et indifférent, était toute la réponse qu’on avait de lui. Mais on le prenait quelquefois auprès de son feu, entouré de chaises et de fauteuils. Là, il ne pouvait pas fuir aussi aisément ; et c’est alors qu’Eugène lui faisait, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son indiscrétion.

« Croyez-moi, lui disait-il, mon cher Yot rick, vos plaisanteries indiscrètes vous caiif seront tôt ou tard des chagrins et des emf barras dont tout votre esprit ne pourra f vous dégager. Je vois qu'il n'arrive que f trop souvent, dans ces saillies, que la perf sonne que l’on badine se croit lésée, et t qu’elle s’arroge, pour se venger, tous les

< droits que peut lui donner une injure. Fi- « giircz-vous, dans cette situation, ce qui f roule dans son esprit. Comptez ses amis, scs I parons et tous ceux qui, sans autre intc- « rét que le danger commun, vont se réu- « nir ù son escorte. Le calcul sera modeste, € si, pour dix de vos épigrammes, vous ne t vous êtes fait cent ennemis. Mais jusqu'à € ce que vous vous soyez attiré un essaim c de guêpes qui vous piquent de toutes parts, « je le vois, vous ne croirez pas ce que je t vous dis.

« Vous savez, mon cher Yorick, combien

< je vous aime. Je connais votre droiture;

TMS1RAH SnAIfDT.

a Je sais que vos railleries ne partent pas a d’une malignitai bilieuse. Elles viennent a de la candeur et de la gnité de votre ame. a Hais songez que les sols ne savent pas a faire cette distinction, et que les fourbes a et les médians ne veulent pas la faire. Et a vous ne voulez pas voir le danger d'irri- • ter les uns et de plaisanter les antres ! a Vous vous perdez, mon ami. Ils vont se a liguer et se prêter un secours mutuel : a vous pouvez compter qu’ils vont vous faire a une guerre qui vous rendra la vie même a à charge,

a La vengeance, croyez-moi, vous pora tera de quelque coin des coups funestes, a qui attaqueront votre honneur, et que l’ina nocence et l’intégrité de votre conduite a ne pourront jamais parer. Votre fortune, a votre maison en seront ébranlées. Votre a caractère, qui a malheureusement montré a à vos ennemis la route qu’il faut suivre a pour vous attaquer, en sera affecté. On jeta tera des doutes sur tout ce que vous direz, a La vérité, qui passera par votre bouche, a ne sera plus qu’une imposture. Vous serez a accablé de calomnies. On tournera votre a esprit en ridicule ; et, avec toutes vos cona naissances, toute votre littérature, on vous a foulera aux pieds. Vous peindrai -je la a dernière scène de votre tragédie ? La a cruauté et la lâcheté , assassins jumeaux, a vendues, livrées à l’obscure malice, attaa queront toutes vos fragilités, toutes vos a faiblesses. C’est là le point d’attaque qui a a emporté d'assaut les mortels les plus dia gués et les meilleurs. Et, croyez -moi, a croyez-moi, mon cher Yorick, dès qu’une a fuis la vengeance, pourst^ satisfaire, a conçu a le dessein de sacrifier un innocentdesticué a de tout secours, il est aisé de ramasser, a dans le moindre liallicr, autant de bois a qu’il en faut pour former le bûcher où on a veut l’immoler, a

Yorick ne pouvait écouter cette funeste prédiction sans verser des larmes. Il se promettait même d’être à l’avenir plus avare de ses plaisanteries. Mais, hélas ! il était trop tard. La grande confédération, qui avait à sa tête monsieur... et monsieur... et monsieur..., était déjà formée; et le plan de l’at-

taque fut exécuté tout à coup, et de la manière qu’Eiigène l’avait orédit, avec si peu de compassion du cûté des alliés ! avec si peu de soupçon du côté d’Yorick ! Il était si éloigné de songer à ce qui se tramait contre lui, qu’il n’avait jamais cru sa promotion à l’épiscopat plus sûre. Mais on avait déjà coupé la racine : il tomba comme tant d’autres hommes de mérite étaient tombés avant lui.

Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps. Accablé enfin par le nombre, épuisé par tant d’efforts, et encore plus par la manière indigne dont on lui faisait la guerre, il fut forcé de mettre bas les armes. Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gailé et la vivacité de son esprit jusqu’à la fin. Mais on croit qu’il est mort le cœur navré de douleur et de chagrin.

Eugène, quelques heures avant qu’il rendit le dernier soupir, s’approcha de son lit, dans l’intention de lui dire le dernier adieu. 11 lui demanda comment il se trouvait.

Yorick le regarde fixement, prend sa main, le remercie de toutes les marques d’amitié qu’il lui a données ; < et si je vous rencontre

• dans l’autre monde, ajouta-t-il, je vous « réitérerai mes remerciemens. J’échappe à

• mes ennemis pour toujours. i — i J’espère, « dit Eugène en larmes et du ton le plus

< tendre, j’espère que cela ne sera pas. > Yorick ne répondit qu’avec im regard et en serrant doucement la main de son ami, pénétré de douleur. — t Courage , mon cher « Yorick , s’écria Eugène en rappelant ses « esprits et essuyant ses larmes, courage! Un « peu de cœur, cher ami. Ne laissez point

• abattre vos esprits; que votre fermeté, dans

< le moment où vous en avez le plus de bef soin, ne vous abandonne pas. Et qu’est-

< ce qui connaît les ressources de la Provif dencc et ce que la puissance de Dieu peut € faire pour vous? » Yorick posa doucement la main sur son cœur çt remua la tête. — I Je ne sais, dit Eugène fondant en larmes, ( je ne sais comment me séparer de vous, f Je voudrais me flatter que vous êtes enc core appelé à la place où votre mérite vons € élevait, et que je vivrai pour voir cet heu- « reux événement. » — « Je vous prie, mon I cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec

TRISTRAM SBANDT.

t peine son bonnet de nuit, je vous prie de t regarder ma tête. » — « Je n'y vois aucun • mal , répliqua Kugène. • — • Hélas donc ! « mon cher ami , souffrez que je vous dise « qu’elle est si meurtrie par les coups qu’on f m’a portés dans l’obscurité, et si peu faite à « présent pour ce que vous dites, que, quand « il pleuvrait des mitres, pas une ne pour- « rait tenir. > Le dernier soupir d’Yorick , en disant ces mots , était suspendu sur ses lèvres... Eugène le regarde... lin feu léger, faible lueur de ses saillies, brille dans scs yeux. Eugène voyait que le chagrin tuait son ami. Il lui serre la main, et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le suit des yeux jusqu’à la porte. Alors il les ferme et ne les ouvre plus.

Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de marbre qu’Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription :

Hélas! pauvre Yorick!

Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu’on est obligé d’avouer que, s’il n a pas été universellement aimé pendant sa vie, il est plaint après sa mort. 11 y a un petit sentier qui traverse le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un regard et un soupir, en lisant :

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