‹ Œuvres completes de SterneChapitre 134 sur 507 · CHAPITRE CXLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLIV

La lacaoa

Ce voyage ne s'était point fait sans beaticoup de i>réliminaires sur la manière de le faire.

— Nous irons dans mon carrosse, dit mon |)ère ; mais as-tu songé , Obadiah , à en faire raccommoder les armes ?

On ne songe pas à tout, et Obadiah n'avait songé à rien.

Mon père était possesseur de ce carrosse avant son mariage : son premier soin fut d'y faire ajouter l'écusson de ma mère.

Mais il arriva que le peintre, qui apparemment faisait tout a gauche comme Turpilius le Romain, ou lions llolbein de Basic, ou qui pem-ètre avait un autre motif, fil la sottise de tirer de gauche à droite une bande <|ui était sur l'écusson de ma mère, an lieu de la tirer de droite à gauche. Il n'est pas aisé

de concevoir comment une misère de rette nature peut affecter un homme qui se pique d'avoir de la philosophie; mais mon père s'en affecta vivement. 11 n'allait pas une fois sous sa remise que cette bévue ne lui fil une espèce de scn.sation désagréable. Il le disait tout haut. A chaque fois aussi il donnait les ordres les plus précis pour qu'on changent la bande de côté : — Mais voilà comme les choses vont ici , s'écriait-il; rien ne s'y fait. Je ne monterai sûrement pas dans cette voiture; nous irons à cheval.

— El pourquoi '! dit Yorick. Vous ne trouvercz-là que des gens d'église. Ces messieurs, pourvu que le dîner soit bon, ne s'amuseront sûrement pas à critiquer vos armoiries.

— Je sais, répliqua mon père, qu'ils sont indulgens quand ils sont là. Mais il n'importe , nous irons à cheval.

Mon oncle Tobie fit une réflexion , mon père en fit une autre et s'entêta : il fallut renoncer à la voiture.

Le chapitre que j'ai déchiré était la description de cette pompeuse cavalcade.

La marche était d'abord ouverte par Obadiah et par Trim, montés chacun sur un gros cheval de carrosse, allant d'un pas grave et pesant comme une |)Otrouille.

C étâitensuitc mon oncle Tobie en uniforme, serrant la botte à mon père, qui ne cessait de discourir sur l'avantage des sciences abstraites, tandis que mon oncle Tobie, en lui froissant la jambe , lui prouvait que la cavalerie doit marcher serrée.

Yorick , les doigts en l'air et tout prêt... On croit peut-être qu'il était tout prêt à leur

donner la bénédiction en cas d'attaque

Non, il était tout prêt à leur imposer silence pour qu'ils écoulassent les passages les plus brillans d'un sermon nouveau qu'il avait fait, et qu'il voulait débiter à la docte assemblée oit il allait se trouver.

Cette description , au second coup d'œiJ que j'y jetai, me parut si fort au-dessus de tout le reste de mon livre , que je me déterminai à la supprimer.

Quel est le mérite d'unbon ouvrage? N'eslce pas l'accord , l'équilibre , les proportions qu'on lui donne qui en font le prix et la pei^ fection? Une foule innombrable de nouveaux

TRISTIUII SBàNDY.

Scudën nous inondent tous les jours de productions iiirurmes et bizarres... Que ne se disent-ils ce que j'en dis? faire un livre et chanter une chanson est la même chose. Il importe peu quel ton l’un prend, mais il faut être d’accord avec soi-m£me.

Je elunle le T«Ioq«rar dee vtîa(|aciirt de U terre.

Cela est très-beau ; mais ce fameux chantre d’Alaric chanta comme s’il n’cùt p:is été digne de chanter le dernier de ses goujats ! et moi je ehanle et je chanterai toujours à tous ceux qui voudront chanter : Prenez-)garde ! soyez d’accord ! ne détonnez pas !

— C’est |H)nr cela, disait un jour Yorick à mon oncle Tobie, qu’une foule de viles com- )K>sitiuos déshonorent l’esprit humain. Les uns passent à la faveur d’un in-folio; ce sont les systèmes. Les autres couvertes par un siège... Ce mot fixa l’attention de mon oncle Tobie, mais il ne put comprendre l’idée qu’Y’orick y attachait; il ne connaissait pas une douzaine de nos drames, ni la plupart de nos historiens.

Je chante dimanche au concert, médisait l’autre jour le virtuose à la mode : parcourez un peu m^partie. J’en fredonnai quelques notes. Fort bien, dis-je, la mélodie eu est agréable, et si l’harmonie en est soutenue, cela prendra. Je continuai. Bravo! m’écriai-je.

J’en vins ensuite à la partie harmonique... et je la trouvai indigne, détestable.

Montaigne disait, en pareil cas, qu'il ne se serait pas époumoné. Cela est clair, et j’en conclus, avec ma sagacité ordinaire, que lorsqu’un nain porte avec soi une toise pour SC mesurer, il est nain par plus d'un endroit.

Entendra cela qui pourra, le prendra qui voudra pour lui Je n’y mets point de finesse. La seule chose que j'ai voulu prouver , est q ue j’avais bien fait de déchirer un chapitre.

CUAPITRE CXLV.

L'boBcQr •'cD nële.

On avait beaucoup mangé, peu parlé, et l’on était arrivé au dessert avec la plus grande

«nvie de se dédommager du silence que l'on avait gardé.

Ce fut mon père qui commença...

Mais je doisdirc à sa gloire que co ne fut pasdans l’intention de parler pour lui-mème.

• — Nous sommes au moment des choses frivoles, dit-il. Mais, messieurs, laissons-en plutét dire de sérieuses. Tenez, voilà Yorick qui va nous lire quelques passages d’un nouveau sermon...

D’un sermon!., d'un sermon!... d'un sermon!.. Ce mot vola de bouche en bouche...

Ecoutons ! écoutons ! écoutons ! Celui-ci se répéta en choeur, et Yorick, après une inclination de tète à la ronde, se mit à lire.

Fort bien ! très-bien ! belle pensée ! excellente réflexion ! quel feu! quel enthousiasme! comme cela est chaud !

Y’ urick laissa les applaudissemeus s'accumuler...

Mais, mécontent, au fond, de son propre ouvrage, ainsi que je le suis si souvent du mien, il déchira son cahier et en présenta un lambeau à chacun de ces messieurs pour allumer sa pipe.

— Quoi donc! s’écria Didiusd'unairétonné... Voilà qui est singulier!

— Très-singulier! reprit Kysarchius d’un ton imposant. 11 était de la famille Kysarchionne des Pays-Bas, et ce qu’il disait en avait d'autant jilusdc poids. En vérité, dit-il, c’est un procédé trop offensant, pour qu’on le passe.

— 11 n’est sûrement pas honnête , dit Didius, en se levant à moitié pour éloigner une bouteille qui était en ligne directe entre lui et Yorick. Vous auriez pu, dit-il, en lui parlant à lui- même, nous éviter cette injurc.C’cst un de ces petits sarcasmes que vous faites si souvent sans parler, et qui n’en sont pas moins piqiians...

Mon oncle Tobie cherchait à deviner ce que tout cela voulait dire...

Si votre sermon, continua Didius, n’élait bon qu’à faire des camouflets, pourquoi nous ravcz-vouslu?Une société aussi savante méritait des égards.

Ets’ilétail digne de nous être In, c’est nous manquer également, c’est nous turlupiner I que d’en faire cet usage.

TRISTRAM RBANOY.

— Buu ! se ilisail tout bas le discoureur en g'applaudissam, le voilà pris dans mon dilemme comme dans une nasse: voyons comme il en sortira.

Yorick baissa modestement les yeux, puis les leva, et puis dit:

— Messieurs

Il appuya si fortement sur ce mot, que l'on crut qu’il s'était préparé à leur faire un ditcours apologétique : l’attention en fut par conséquent plus tendue.

J'ai fait des efforts incroyables, dit-il, pour composer ce morceau. Je souffrirais plutôt tous les genres de martyres «jue de me résoudre à en recommencer un pareil : mes tourmens étaient excessifs. J’en ai cherché la cause et je l’ai trouvée. C’estqu’il partait de ma tète sans la participation du cœur, et je le déchire sans pitié pour me venger des tortures d’esprit qu’il m’a eausées.. . Prêcher?... quel mot, messieurs ! ce mot, tel que les prédicateurs d’aujourd’hui l’entendent, signiGe l’action de montrer l’étendue de ses connaissances, d’étaler son érudition, de faire valoir les finesses et les subtilités de son esprit. De bonne foi, n'est-il pas indigne d’en faire parade, de s’en donner un air d’import;ince, d’abuser, avec aussi peu de pudeur, de la demi-heure d’audience que l’on veut bien nous accorder? Est-ce là prêcher rÉvang'de? c’est se prêcher soi-même , c’est se donner pour exemple. Fi donc! ah! combien ne doit-on pas désirer de porter plutôt cinq ou six mots au cœur de ses auditeurs?.... pour moi....

Yorick allait continuer cette diatribe, lorsqu’un mut, un seul mot qui se fit sourdement entendre de l’autre côté de la table, détourna toute f attention des convives...

Cela n’était puintextraordinaire. C’était le mot le plus énergique, le plus expressif..... mais le répéterai-je? et si je le répète ....

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