‹ Œuvres completes de SterneChapitre 144 sur 507 · CHAPITRE CLVÏ. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLVÏ. I

Sololion.

— La décision que je viens de rapporter, reprilKysarchius, parait fortopposdeà toutes les idées reçues.

— Certainement ! dit mon père.

— Cependant elle est fondée sur la plus saine raison.

— Je ne l'aurais pas cru , dit mon oncle Tobie.

— Oh! reprit Kysarchiiis, il y a comme cela une foule de choses qui ne se croient pas d'abord. Mais celle-ci n'est plus cqiiivoguc depuis le fameux testament du dnc de SiiIToik.

— Cite par Brook, dit Triptolème.

— Oui.

— Et dont Lord Coke fait mention , dit Didius.

— Précisément. Swinburgn le rapporte aussi, dit Gastriphères.

Voici le fait.

C'était sous le règne d'Edouard VI. Le duc de SulTolk eut deux enfans, un garçon et une fille. Le fils était d'une mère, et la fille d'une autre.

Le père mourut aussi , et laissa tous ses biens à son fils par testament.

Le fils mourut aussi , et il mourut sans femme, sans enfans, sans testament, ou si vous l'aimez mieux , ab inteilal.

— Cela est égal , dit Phutatorius.

— Egal! soiti reprit Kysarchius; mais il y a des personnes qufi en matière de discussion , préfèrent le langage consacré à la chose.

Le fils mourut donc sans testament. Sa sceiir, et l'on vient de remarquer qu'elle n'était que sa sœur de père.

— Consanguine , dit Phutatorius.

— Oh ! ma foi , je vous laisserai dire la chose à vous-méme, si vous voulez ainsi m'interrompre.

Cette scçur était vivante, et elle était de la première femme.

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La duchesse de SulTolk s'empara des ellets de son fils.

Elle paraissait fondée sur celte loi de Henry VllI, qui porte que si quelqu'un meurt sans enfans, et ab intatai, la propriété de ses biens passe à son plus proche, parent.

Sur cela procès. La fille se pourvut devant le juge ecclésiastique.

Là, elle allégua, 1* qu'elle était la plus proche parente du défunt;

2' Que la mère du défunt n'était ni parente, ni alliée à son fils mort.

La nouveauté de ces propositions parut d'abord fort étrange.

Hais plus elles semblèrent extraordinaires, et plus elles excitèrent la curiosité.

Alors on consulta de tous célés des avocats. On fouilla dans toutes les archives , on lut des chartes, on feuilleta les commentateurs, les glossatcurs, les annotateurs, les casuistes , etc.

Et le tout bien considéré, le consistoire de Cauterbury et celui d'York décidèrent que la mère n'avait rien à prétendre.

— Mais, dit mon oncle Tobie, que répondait la duchesse de SulTolk?

Elle répondait que... que... Cette question émit toute simple ; mais toute simple qu'elle était, elle déconcerta Kysarchius; et sans Triptolème qui prit la parole , il ne serait pas sorti d'embarras.

— Les choses descendent et ne remontent point, dit celui-ci : c’est un axiome de droit.

Les enfans, reprit Triptolème, sont du sang de leur père et de leur mère : c’est une vérité qu'on ne peut nier; mais le père et la mère ne sont pas du sang de leurs enfans : c’est une autre vérité. Les enfans sont procréés, mais ils ne procréent pas. Eu deux mots , liberi sunt de sanguine patris et matris; sed pater et mater non sunt de sanguine liberorum. Or...

— Fort bien, dit Didius. Mais votre argument prouve trop : il s'ensuivrait que le père ne serait pas plus parent de son fils que la mère.

— Mais, reprit Triptolème, ignorez-vous donc que c’est la meilleure opinion ? Le père, la mère, le fils sont trois individus, mais ils

THISnUM SUAKOT.

tu

ne font qu’une cliair, ««a caro. Ergà , il ne peut y avoir de parenté.

— Vous poussez encore l'argument trop loin, repartit Didius.

— Oh ! oh ! dit Triptolème.

— Oui, trop loin, beaucoup trop loin. Vous .avouerez qu’il n’y a rien dans la nature qui empêche un homme d’avoir un enfant de sa grand’ mère. Supposons maintenant que cet enfant suit une Glle...

— Mais qui diable s’avisa jamais de coucher avec sa grand’mère? s'écria Kysarchius.

— yui?... Parbleu! il ne faut pas aller si loin, reprit Didius. Ne connaissez-vous donc pas ce jeune homme dont parle Selden?

— Ma foi, cela est vrai, s’écria Gastriphères. 11 y songea.

Il y songea? Il fit bien plus que d’y

songer.

— Plus?... C'est ce que Selden ne dit pas.

— Non, il ne le dit pas; mais il dit qu'il cita h son père la loi du talion pour justifier son dessein. Vous couchez, disait-il, avec ma mère : pourquoi ne coucherais-je pas avec la vôtre? Cet argument n'était, à la vérité, qu'un argumenlum commune.

— Ma foi ! dit Eugène , il était bon pour eux, et Eugène prit son chapeau et défila.

Gastriphères prit aussi le sien et défila.

Phutatorius, sa main où l'on sait, prit aussi son chapeau et défila.

Somnolentius, Triptolème, Argalastes, Kysarchius prirent aussi leurs chapeaux et défilèrent.

— Défilons donc aussi, dit mon oncleTobie.

Et tout aussitôt mon père et Yorick défilèrent , mon oncle Tobie à la tète.

Les chevaux se trouvèrent près dans un instant.

Mon oncle Tobie, à l'aide d'Yorick , allait se jucher sur le sien.

— Mais , dites-moi , je vous prie , Yorick, ce que ces messieurs ont décidé sur le nom de baptême de mon filleul. 11 me semble que je ne l'ai pas bien conçu.

— Je le crois, dit Yorick. Les choses ne se décident pas ainsi à la guerre. Vous autres militaires, vous avez des lois claires, précises.

— Très-claires.

— Et nous aussi, pourvu qu'un les inter-

prète . C'est ce que ces messieurs ont fait avec une habileté digne des plus grands éloges.

— Mais enfin qu'ont-ils dit?

— Des choses très-satisfaisantes. Le nom restera , parce que personne ne peut s'en plaindre.

— Comment cela? Mais ma sœur, mon frère?...

— Ils ont décidé que madame Shandy n’était pas même parente de votre filleul.

— Après?...

— Vous savez que le côté maternel est le côté le plus sûr.

— Oui.

— Eh bien! je vous laisse 6 penser ce que monsieur Shandy peut être à votre filleul. Entre nous il n'est pas plus son parent que moi.

— Cela pourrait bien être, dit mon père en remuant la tête, et qui avait entendu ce discours.

— Et moi , dit mon oncle Tobie , je suis d'avis, quoi qu’en disent ces messieurs, qu'il y avait une espèce de consanguinité entre la duchesse de Sullolk et son fils.

— Le public le croit comme vous ; mais le public est un sot , et les savans sont des savans.

— D’accord! mais les savans font une partie du public, reprit mon oncle Tobie.

Mon père crut voir une pointe dans cette réflexion de mon oncle Tobie. 11 détestait les pointes; mais c’était la première qui fût jamais sortie de la bouche de son frère : il sourh.

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