‹ Œuvres completes de SterneChapitre 145 sur 507 · CHAPITRE CLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLVII

L’enbim» do choix.

Ces dissertations subtiles et savantes avaient charmé mon père ; et cependant , à proprement parler, elles n’avaient fait que verser du baume sur sa blessure. Son attente se trouvait trompée. La tache du nom de Trisü-am restait indélébile ; et , quand mon père fut de retour chez lui , le poids de ses maux lui parut plus insupportable qu’aup.'»ravant. C’est ce qui arrive toujours quand

TRISTRAII SHANDT.

la rcRsourre sur laquelle nous avions complé nous (‘rhappe.

Il devint pensif. Il sortit, et se promena d’un air agité le long de son canal; il rabattit son chapeau sur scs yeux, il soupira beaucoup, mais sans laisser éclater son ressentiment; et comme, suivant Hippocrate, les étincelles rapides de la colère favorisent singidièrcment la digestion et la transpiration, et qu’il est, par conséquent, infiniment dangereux d’en arrêter l’explosion , mon père , pour avoir contenu la sienne , serait infailliblement tombé malade, si, dans ce moment critique , il ne lui était survenu une divei^ sion qui détourna ses idées et rétablit sa santé. Cette diversion était un nouvel embarras, et ce nouvel embarras était occasionné par un legs de mille livres sterling que lui laissait ma tante Dinach.

Mon père n’eut pas sitèt achevé la lettre qui lui en apportait la nouvelle, qu’il se mit à se creuser et à se tourmenter l’esprit pour trouver à son legs l’emploi le plus avantageux et le plus honorable pour sa famille. Cent cinquante projets, plus bizarres les uns que les autres, lui passèrent par la cervelle. Il voulait faire ceci, et puis cela, et puis cela encore. Il voulait aller à Rome; il voulait plaider, f Non,disait-il, J’achèterai des effets I publics, ou j’achèterai la ferme de John f Hobson; ou plutôt, il faut que je rebâtisse

< la façade de mon château , et que j'ajoute I une aile à celle qui y est déjà. Cependant

< voici un beau moulin à eau de ce côté ! si

< je construisais au delà de la rivière un beau t moulin à vent, que je verrais tourner de • mes fenêtres ; mais il faut, avant tout, que

< j'ajoute le grand Oxmoor à mon enclos, c et que je fasse partir mon fils Robert pour t ses voyages. i

Malheureusement la somme était bornée, et ses projets ne l’étaient pas. Ne pouvant tout exécuter, il fallait choisir. De tous les projets qui s’offraient à lui, les deux derniers semblaient lui tenir le plus an coeur; et il s’y serait infailliblement arrêté , s’il eût pu les embrasser tous deux à la fois ; mais le petit inconvénient que j’ai déjà fait entendre, l'obligeait à se d^der pour l’un ou pour l’autre.

C’est ce qui n’était pas facile.

Mon père , à la vérité , avait depuis longtemps reconnu la nécessité indispensable de faire voyager mon frère Robert. Il avait même destiné à cette dépense les premiers fonds qui lui rentreraient des actions qu’il avait dans l’affaire du Mississipi.

Mais Oxmoor était une commune si belle, si vaste , si bien située ! une commune qui ne demandait qu’à être défrichée et desséchée, qui touchait au domaine des Shandv, sur laquelle même nous avions quelque espèce de droits; une commune enfin que depuis long-temps mon père avait résolu de tourner à son profit de manière ou d’autre.

Comme jusque-là rien ne l’avait mis dans la nécessité de justifier l’ancienneté ou la justice de scs droits, mou père, en homme sage, en avait toujours renvoyé la discussion au premier moment favorable. Mais ce moment était arrivé, et les deux projets favoris de mon père, Oxmoor et les voyages de mon frère, se présentant à la fois, ce n’était pas une petite affaire que de savoir auquel donner la préférence.

Ce que je vais dire p.iraUra ridicule; mais la chose était ainsi.

Nous avions dans la famille une coutume si ancienne, qu’elle était presque passée en loi. Le fils aîné de la maison, avant son mariage, avait la liberté de partir , d’aller et de revenirà son gré d’un bout de l’Europeà l’aiiire. Ce n’était pas seulement pour s’instruire ou pour fortifier sa santé par le changement d'air; c’était pour satisfaire à sa fantaisie, pour rapporter un plumet à son chapeau : que sais-je? Tanlum valet, disait mon père, quantum lonat. C’est l’opinion qui met le prix à tout.

Il n’y avait rien dans cet usage qui pût choquer la raLson ou les bonnes mœurs; et priver mon frère de son droit d’alnessc, l’en priver sans motif suffisant, et, par -là, en faire un exemple du premier Shandy qui n’aurait pas été roulé dans sa chaise de poste par toute l’Europe , uniquement parce qu’il était un peu bête, c’eût été le traiter dix fois pis que n’aurait fait un Turc.

D’ailleurs l’affaire d’Oamoor n’était pas sans difficulté.

TnlSTRAIi SIIANDY.

La seule acqiiisitiun était iin objet «le plus de huit ceuts jjiiinécs; et ce n'était pas tout. Ce bien avait été quinze ans auparavant l’occasion d'un procès qui avait coûté à la famille huit cents autres guinées, sans compter la peine et le tourment.

Ajoutez à ces raisons que cette commune si belle, si attrayante, avait été jusque-là honteusement négligée. Malgré son voisinage de Sliandy, malgré le droit que ch.acun avait de s’en occuper, comme d’un bien qui, n’étant à personne , appartenait nécessairement à tout le monde , cette pauvre commune avait été tellement abandonnée, qu’il y avait, disait Obadiali, de quoi faire saigner le cœur d'un galant homme qui en aurait connu la valeur, et qui se serait seulement promené sur ce malheureux terrain.

A dire vrai , personne n’en était directement responsable ; et mon père aurait vu la chose avec indifférence, et ne se serait jamais occupé d’Oxmoor, sans ce maudit procès qui s’éleva à cause de ses limites , et qui lui fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins pour son honneur) la ferme résolution d’acquérir cette portion de domaine, sitôt que l’occasion s’en présenterait; et l’occasion en était venue , ou jamais.

Cette parité de raisons et d’avantages dans les deux plus importans projets de mon père, était certainement marquée au coin du guignon. Mon père avait beau les peser ensemble, puis séparément, sous toutes leurs faces, et sous tous leurs rapports, consacrant des heures entières à des calculs pénibles, sc livrant à la méditation la plus abstniitc, lisant un jour des ouvrages d’agriculture, et des voyages le lendemain, sc dépouillant de tout système et de toute jiassion , se consultant chaque jour avec mon oncle Tobie, argumentant avec Yorick, et résumant toute l’affaire d’0.rinoor avec Obadiali : rien au bout du compte ne paniissait si décidément en faveur de l'un, qui ne fût également en laveur de l’autre; les meilleurs argumens pouvaient s’appliquer à tous deux; les considérations étaient les mêmes des deux côtés; et les balances restaient dans un fatal équilibre.

On ne pouvait, par exemple , s’empêcher

de convenir avec Obadiali que la commune d’Ormoor, avec des soins bien eutendus, et entre les mains de certaines gens, ferait certainement dans le monde une tout autre figure que celle qu’elle y avait jamais faite, et qu’elle y ferait jamais, si on la laissait à elle-même. Mais ces mêmes raisons n’étaientelles pas strictement applicables à mon frère Robert?

A l’égard de l’intérêt, la question, je l’avoue, ne paraissait pas si indécise au premier coup d’oeil. Kn effet, toutes les fois que mon père prenait la plume , et calculait l’unique dépense de brûler, fossoyer et enclore Oxmoor, et qu’il comparait cette dépense au profit certain qu’il en retirerait, le profit grossissait tellement sous sa main, que vous auriez juréque toute autre considération allait disparaître. 11 était clair qu’il recueillerait, drà la première année, au moins cent mesures de raves à vingt livres, une excellente récolte de froment l’année suivante, et l’année d’après, cent (pour ne rien exagérer), mais, suivant toute vraisemblance, cent cinquante, sinon deux cents qiiartauts de pois et de fèves, et ensuite des patates sans fin. Hais alors, venant à penser que, pour manger des patates, il fallait sc résoudre a laisser mon frère sans éducation, sa tète se trouhlait derechef; et finalement le vieux gentilhomme était dans un tel état d embarras, d’indécision et d’incertitude, comme il l’a souvent déclaré à mon oncle Tobie, qn’il ne savait, nou plus que ses talons, ce qu’il avait à faire.

Il faut l’avoir éprouvé, pour concevo’ir quel tourment c'est pour un homme , de sc sentir ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également pressons , et tous deux entièrement oj)|)ow^ ; car , sans compter le ravage qui en résulte nécessairement dans tout le système des nerfs, desquels la fonction, comme vous savez, est de conduire les esprits animaux , et les sucs les plus subtils, du cœur à la tête, et de la tête au cœur, ou ne saurait croire l’effet prodigieux qu’une lutte si terrible opère siirles parties plus solides et plus grossières, détruisant l’embonpoint et anéantissant les forces du malheureux qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.

uiyiiized by Cujuÿli

TRIMIIta SlIANIlV.

Mon p^re aurait inrailliblrnirnt succomlié sous ce mallieur , comme il avait pense faire sous celui de mon nom de baptême, sans un nouvel .accident qui vint lieureusement à son secours. Ce fut la mort de mon frère Robert.

Qu'est-cc, grands dieux ! que la vie d'un bomme?lJne agitation perpétuelle, un passage continuel d'un chagrin à un autre ! Munissez-vous contre un malheur, vous restez en prise à mille autres.

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